Ronsard 2018

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J’ai eu la surprise il y a quelques semaines de voir mon billet « Petit guide littéraire et mythologique pour violer mais pas trop violemment » cité et commenté dans un long article d’Hélène Merlin-Kajman publié en ligne sur le site du mouvement Transitions « Enseigner avec civilité ? Trigger warning et problèmes de partage de la littérature ».

Cet article évoque essentiellement la question des trigger warnings dans les pratiques de partage de la littérature et notamment d’enseignement, appelant beaucoup de réponses possibles et de réflexions complémentaires. Je voudrais surtout dans ce billet préciser certains points et corriger certains propos qui me sont prêtés concernant ma lecture du sonnet 20 de Ronsard dans quelques paragraphes de cet article.

Cet extrait critique à travers l’exemple de mon billet « une transmission littéraire particulière, où l’on peut reconnaître de l’injection traumatique ». Je cite le passage intégralement, mais je reprendrai les principaux arguments au fil de mes explications :

Je voudrais passer par un détour qui se situe à mi-chemin de la pratique du trigger warning et de la tradition militante, féministe en l’occurrence. En un sens, avec cet exemple, on va voir que nous nous trouvons aux antipodes du trigger warning : car il s’agit de montrer qu’un texte non-choquant devrait l’être. Mais en un autre sens, il s’agit de l’exercice d’une vigilance analogue, dont je voudrais cependant montrer qu’elle organise une transmission littéraire particulière, où l’on peut reconnaître de l’injection traumatique : ce qui, à nouveau, semble nous placer aux antipodes du trigger warning.

La scène, cette fois-ci, se passe en France, sur un blog féministe consacré à la lutte contre les textes littéraires qui véhiculeraient sans douleur, sans blessure, sans choc, des scènes de viol : l’idée est que ces textes, qui appartiennent à la « grande littérature » (au « canon », dans la terminologie anglo-saxonne) et sont donc proposés à l’admiration et transmis au titre de leur beauté, font de la sorte accepter l’inacceptable. En voici un exemple : il s’agit du sonnet XX des Amours de Ronsard, recueil paru en 1557 : […]

Ronsard mobilise ici la culture gréco-latine, les Métamorphoses notamment, et s’imagine donc, comme Jupiter avec Europe, « prendre » Cassandre, au sens érotique de ce verbe.

Pour ce blog tenu par ces jeunes chercheuses féministes, ce texte de Ronsard fait l’éloge du viol : « C’est vrai qu’à première vue, je trouvais ça mignon Les Amours, les 19 premiers sonnets, ça passait – certes, le côté Muse idéalisée je n’étais pas fan au départ, mais bon, c’est la poésie amoureuse du XVIè siècle, et ça ne peut pas être si terrible. Et puis, j’arrive au sonnet 20, et je me frotte les yeux, je relis trois fois, je regarde les notes, mais non, c’est bien ça […] » .

De façon très instructive pour mon propos, l’auteure commence par citer, polémiquement, une phrase prononcée par François-Xavier Bellamy, un proche de la Manif pour tous : « Si nos élèves avaient l’occasion de réapprendre par cœur un peu de notre poésie française, lire des œuvres de Ronsard, comment pourraient-ils encore maltraiter une jeune fille ? ».

Nous retrouvons là la question de la civilité, sous les espèces plus que douteuses de la célèbre « galanterie française » : l’idée de François-Xavier Bellamy est sans doute que la galanterie, redoublée de la poésie, suffit à pacifier les rapports entre les sexes. Je ne m’appesantirai pas sur cette assertion : elle témoigne d’une foi dans la valeur civilisatrice de la littérature qui confine au déni : ne savons-nous pas que les nazis pouvaient aimer lire Hölderlin et écouter de la musique ? Là-dessus, je suis entièrement d’accord avec la dénonciation des blogueuses.

En revanche, interpréter le poème de Ronsard comme la représentation d’un viol (autrement dit, d’un passage à l’acte) me paraît porter gravement atteinte à l’indétermination joueuse du texte, à son potentiel de plaisir inassignable.

Personnellement, ce sonnet, qui repose sur l’anaphore quatre fois répétée de « Je voudrais bien », ne m’interdit en rien de me sentir osciller quelque part entre. Entre quoi ? Je ne me le formule pas explicitement : mais sans doute entre la position masculine et la position féminine, pourquoi non ? Cet optatif ouvre sur une fantaisie – pas sur le récit d’un passage à l’acte effectué, avéré. Cette fantaisie est adressée, et c’est évidemment aussi à cause de cette adresse que, comme lectrice, j’y circule. Sans doute n’est-il pas explicitement adressé à Cassandre, mais il ne fait pas de doute à mes yeux que son nom n’est pas ici seulement le nom d’un objet de prédation sexuel : c’est le nom, loué, de celle à qui le poème est adressé non comme un discours, mais comme un don – car l’éloge est un don. J’entends même une sorte de délicatesse supplémentaire dans cette réserve – dans cette adresse détournée. C’est le rythme évidemment qui provoque cette perception : tout en caresse, au moins dans la perception que j’en ai.

On peut toujours me supposer aliénée à quelque canonisation indue et phallocratique du poème due aux institutions littéraires. Il n’en resterait pas moins qu’il faudrait alors définir au juste, et très précisément, quelles sont les conséquences d’une telle « aliénation » sur moi et sur tout lecteur ou lectrice éprouvant le même genre de plaisir que celui que je viens de décrire, et au-delà de nous, sur la société entière. Il me semble plutôt que le blog des jeunes chercheuses confondent un geste, presque une danse verbale, avec un acte, avec un fait référentiel : elles confondent un optatif avec un constatif. Elles entendent dans l’expression d’un désir, certes pressant, mais dont la réalisation est évidemment différée voire effectuée par son expression elle-même, la marque unilatérale d’une prise de pouvoir, un signal traumatique traitreusement caché, une menace sur Cassandre, et, derrière Cassandre, sur toutes les femmes. Derrière cette lecture dénonciatrice, c’est toute une définition de la littérature et de son partage qui se trouve engagée. À son horizon, le trauma, envahissant. L’assignation de son référent à un traumatisme, un viol qui fait de Cassandre une victime dont la lecture féministe constitue quelque chose comme la reconnaissance statutaire et la réparation, fige en effet le sens et défend au lecteur d’y accrocher fantaisies et représentations.

Qu’est-ce que ce blog ?

Dans un premier temps, je souhaite préciser le contexte dans lequel j’ai écrit ce billet (dont l’ancrage polémique dans les propos de François-Xavier Bellamy ne rend pas nécessairement compte) et plus largement le statut de mon blog Women & Fiction.

Ce blog a été créé en septembre 2014, comme un espace très libre de réflexion et d’expression autour de la littérature, de la culture et du féminisme, alors que j’entrais en première année de master. J’écrivais initialement sur une autre plate-forme avec une amie, également étudiante en Lettres modernes, mais le blog sous sa forme actuelle existe depuis février 2016. Ce blog n’est donc pas tenu pas de « jeunes chercheuses féministes », mais par moi, en tant qu’étudiante en Lettres et lectrice, puis agrégative, et future enseignante. Il serait malhonnête de dire que cet espace d’écriture n’a pas de plus en plus interféré avec des activités plus académiques, mais cette évolution est récente. Le blog comprend d’ailleurs une description qui donne une vague idée de mon identité puisqu’elle mentionne mes études, et du type de réflexion que j’y dépose :

Je m’intéresse, globalement, aux liens entre genre et expérience de lecture (ou expérience artistique tout court). Je m’interroge plus particulièrement sur ce qu’apportent les outils d’analyse féministes – souvent développés pour analyser des œuvres de culture populaire – et plus largement les concepts issus des études de genre, pour appréhender les « grandes œuvres » et la culture académique, canonique et scolaire. Mes réflexions touchent aux questions de transmission, de définition de la culture et de ses valeurs, et d’enseignement de la littérature dans une perspective féministe. […] Je me suis retrouvée je ne sais pas trop comment à écrire un très grand nombre de billets sur la question des violences sexuelles dans des œuvres littéraires, cinématographiques ou picturales. J’essaie de temps en temps de parler d’autre chose, pour alléger un peu l’ambiance, mais je me suis rend[u] compte que c’était un sujet très riche sur lequel je ne cessais de retomber.

Il me semble donc que la description proposée par Hélène Merlin-Kajman d’un « blog consacré à la lutte contre les textes littéraires qui véhiculeraient sans douleur, sans blessure, sans choc, des scènes de viol » est quelque peu éloignée de mes ambitions originelles. Ce blog n’a jamais lutté contre des textes littéraires, mais je reconnais me prononcer souvent contre certaines lectures, contre certaines conceptions de la littérature et pour des lectures affinées de certains textes, et notamment des textes qui représentent des violences sexuelles. Ceci étant, mon audience est réduite, et mon autorité en la matière nulle.

Mon année d’agrégation a été l’occasion d’utiliser ce blog d’une façon un peu différente, à l’occasion de deux billets consacrés à des œuvres lues et étudiées dans ce cadre : les Amours de Ronsard et La Mère coupable de Beaumarchais. Dans les deux cas, j’ai été amenée à rédiger une longue réflexion sur les raisons qui me conduisaient à utiliser le mot « viol » pour décrire un texte dans chacune de ces œuvres. Le temps consacré à ces billets dans une année assez intense était motivé par deux éléments : d’une part un décalage entre ma lecture et l’enseignement de ces textes précis, voire dans un cas un désaccord avec l’enseignante, d’autre part l’angoisse probablement peu rationnelle de tomber sur ces textes à l’oral sans être préparée à défendre le mot que j’utilisais pour en décrire le contenu. Pour être honnête, il faudrait ajouter à ces raisons un certain agacement face à un corpus d’agrégation composé exclusivement d’auteurs masculins, et une crispation sur l’œuvre de Lawrence Durrell, Le Labyrinthe au bord de la mer, partagée je crois par l’ensemble des candidat·es. Les billets rédigés dans ce cadre avaient donc certes une dimension un peu moins libre et personnelle qu’auparavant, et ont également pris place dans un contexte d’échange avec des doctorant·es et des enseignant·es, notamment M. Rosellini, avec qui j’ai co-organisé l’année suivante un atelier de réflexion sur le sujet. Mais le point de vue est celui d’une élève.

Je parlais d’interférences entre cette activité informelle et des activités plus académiques : à dire vrai, j’ai rencontré Hélène Merlin-Kajman pour la première fois il y a un an lors d’une journée d’étude où j’intervenais sur un sujet qui n’avait rien à voir. À l’issue de sa conférence de clôture sur le sujet du plaisir de lecture, j’avais posé une question relative à l’invisibilité de certaines violences dans la littérature, et j’avais évoqué lors de notre échange l’exemple du sonnet de Ronsard (un an d’agrégation, ça marque, et je suis un peu obsessionnelle).

Identifier et caractériser le motif du viol

Même si je tenais à préciser ce contexte, je reste en parfait accord avec ce que j’ai écrit il y a deux ans, et je ne peux donc qu’en répéter certains éléments en réponse à l’article d’Hélène Merlin-Kajman. Sur plusieurs points, il me semble que mon propos est légèrement déformé, ou que des précisions données dans le billet ne sont pas prises en compte. Ainsi, les seuls propos du billet directement cités dans l’article n’ont aucune valeur argumentative et décrivent uniquement ma première réaction à la lecture de ce sonnet.

La qualification de ce qui est représenté : Hélène Merlin-Kajman me reproche de parler d’une représentation de viol, à partir d’une équivalence présupposée entre « représentation d’un viol » et « passage à l’acte ». Autrement dit, parce que le poème fait jouer différents niveaux de réalité (la fable mythologique qui sert de comparant, le souhait, lui-même exprimé à l’intérieur d’un dispositif d’expression poétique qui entretient un rapport complexe mais indéniable à la fiction), le terme « viol » ne saurait avoir de pertinence. Elle écrit ainsi : « le blog des jeunes chercheuses confondent un geste, presque une danse verbale, avec un acte, avec un fait référentiel : elles confondent un optatif avec un constatif », « Cet optatif ouvre sur une fantaisie – pas sur le récit d’un passage à l’acte effectué, avéré ».

Cette affirmation me semble ignorer la longue discussion dont ce problème fait l’objet dans mon billet : non seulement je pose cet enjeu immédiatement après avoir cité le poème, dans une partie qui s’intitule « l’imaginaire du viol » mais je discute ensuite la pertinence du terme « fantasme » que j’ai moi-même utilisé, en commençant par insister sur les raisons de la pertinence du terme « viol » y compris dans des modalités de non-réalisation :

qu’il s’agisse de fantasme, rêves, réalités, cauchemars, récits, projections, hallucinations, désirs ou actes réels, l’enjeu est de mettre les bons mots sur les bonnes choses, pour commencer. Si je dis « Ronsard parle de viol », ça n’a pas de sens de répondre « Mais non enfin, c’est un fantasme » : on peut tout à fait parler de fantasme de viol pour mettre tout le monde d’accord, et bien dissocier cela d’un acte réel (ou réel dans la fiction – enfin, on se comprend).

À cet égard, j’utilise fréquemment le terme « représentation » qui me semble suffisamment large pour embrasser toutes ces modalités, et n’implique pas à mon sens une réalisation effective. Mais à la limite, peu importe. Par la suite, j’écarte le terme de « fantasme » pour des raisons différentes de celles d’Hélène Merlin-Kajman (qui préfère le terme « fantaisie » pour des raisons associées à l’acception psychanalytique du fantasme) : pour mieux saisir la modalité de ce poème, je le compare en effet à d’autres sonnets célèbres dans lesquels le poète imagine, rêve, fantasme, qu’il possède sexuellement Cassandre. Dans ces sonnets-là, la volonté du poète n’est pas au cœur de la représentation : le songe est décrit comme quelque chose qui lui est extérieur, qui lui apparaît, qui le saisit. Dans ces sonnets, « il s’agit de fantasmer une Cassandre consentante, et non de fantasmer une transformation qui serve de solution aux refus de Cassandre », ai-je écrit.

Je ne suis toujours pas certaine des mots adéquats pour décrire ce poème : « désir de viol », « expression d’un désir de viol », « formulation d’un désir de viol » ? Le mot « désir » a l’inconvénient d’être ambigu – je l’entends volontiers dans son sens sexuel, mais il faut alors insister sur le fait que la formulation, l’expression poétique, sont quant à elles de l’ordre de la volonté. Par ailleurs, ce désir se formule de manière indirecte en s’appuyant sur des récits qui ne dépendent plus de la même modalité, mais dont le caractère fictionnel est renforcé par les aspects mythologiques et merveilleux (associés à la métamorphose). J’emprunterais finalement volontiers le terme proposé par Hélène Merlin-Kajman, « fantaisie » : ce poème peut être décrit comme une fantaisie de viol.

Ce poème parle donc de viol, certes selon des modalités bien spécifiques qui doivent être approfondies, mais bien de viol, si l’on envisage prioritairement la question du consentement pour le définir.

L’évaluation du viol dans le poème : admettre qu’un texte parle de viol est déjà crucial, parce que cela signifie que nous nous accordons sur sa définition. En revanche, la façon dont on en parle est une toute autre question. Hélène Merlin-Kajman écrit : « pour ce blog tenu par ces jeunes chercheuses féministes, ce texte de Ronsard fait l’éloge du viol ». Je n’ai jamais écrit cela ; je dis en revanche que le viol de Cassandre est présenté comme désirable – les viols de Jupiter sont investis érotiquement par le poète, ces scénarios sont empreints de beauté, d’harmonie et de jouissance : ils ne sont aucunement dysphoriques pour le poète.

Enjeux d’une lecture féministe : quelques éléments de réponse

La section du texte d’Hélène Merlin-Kajman consacrée à Ronsard soulève encore quatre enjeux importants, que je ne peux pour le moment pas développer de façon satisfaisante, mais pour lesquels je peux proposer quelques éléments de réponse :

La question de « l’injection traumatique » que constituerait une lecture qui explicite le désir de viol exprimé dans ce poème, ou encore « l’assignation de son référent à un traumatisme ». Dans la mesure où j’envisage le viol avant tout comme une pratique (violente) et non sous des aspects psychologiques ou traumatiques, ce vocabulaire m’est quelque peu étranger. Le viol ne signifie pas pour moi « traumatisme » mais « rapport sexuel non-consenti ». Je ne lis pas du tout ce poème sous un jour traumatique, mais je constate simplement que ce poème repose sur le conflit entre le désir du poète et le non-consentement de Cassandre, dont il est question dans tout le recueil, et que le viol est présenté comme une réponse possible à ce conflit selon des modalités effectivement particulières (fantaisistes) mais euphoriques.

Toutefois, ces formulations font écho à une question que je me pose depuis un certain temps : celle du lien entre une sensibilisation politique et une évolution de mes expériences de lecture. Plus simplement : mes connaissances et mes convictions politiques gâchent parfois le plaisir que j’aurais pu prendre à certains livres ou certains films. Dois-je alors assumer de partager collectivement un commentaire qui risquerait de produire le même effet, et avec quelle légitimité ?

L’écueil du figement du sens : si ce billet est consacré à la question du viol dans ce poème, je n’ai jamais prétendu qu’il s’agissait de son seul intérêt ou de sa seule richesse interprétative. Je pense en revanche qu’il est important de mentionner quelque chose qui me saute aux yeux dans le cadre d’un cours – ce qui n’a pas été fait lorsque j’étais agrégative.

Il me semble important de relever cependant que ce sens ne saute pas qu’à mes yeux : si l’on lit le commentaire de Muret, on comprend que ce sens est parfaitement intelligible pour un lecteur du XVIe siècle : « Le sens est, qu’il voudroit bien obtenir jouissance de sa dame, en quelque facon que ce fut. Mais il enrichit cela de fables poétiques, comme nous dirons par le menu ». Alice Vintenon commente ce poème de façon très intéressante dans Les métamorphoses du désir. Étude des Amours de Ronsard, l’ouvrage issu de sa thèse, en soulignant que Ronsard renonce ici à des lectures allégoriques traditionnelles des viols de Jupiter, disponibles dans la culture littéraire de son temps, en mettant volontairement en avant le sens littéral sexuel des récits mythologiques.

La possibilité de l’oscillation « entre la position masculine et la position féminine ». Que cela corresponde à une expérience de lecture possible, je ne le nie pas. Mais l’explication qui en est donnée me semble au moins pouvoir être nuancée : selon Hélène Merlin-Kajman, cette circulation serait produite par l’adresse de ce fantasme à Cassandre sous la forme d’un don verbal, qui permettrait de circuler d’un personnage à l’autre, du poète à Cassandre.

Encore faut-il souligner que les Amours sont d’une façon générale peu favorables à une telle circulation au sein d’un corpus de poésie érotique mondial qui comporte des dispositifs bien moins envahis par la construction de la posture d’auteur et de poète que celle de Pierre de Ronsard. Certains poèmes des Amours sont adressés, mais cette adresse est fortement relativisée par la mise en scène d’un geste poétique conquérant, et par la confrontation solipsiste du poète avec Amour, laissant Cassandre largement en retrait. Nous sommes bien loin du Cantique des cantiques ou même de la construction d’une figure un tant soit peu consistante face à celle du poète : à cet égard, il m’est difficile de m’identifier à Cassandre (a fortiori de la transformer en victime), alors que d’autres textes me semblent plus ouverts et davantage inscrits dans une interaction.

Pour autant, il s’agit ici de degrés et non d’une affirmation tranchée entre possibilité et impossibilité : la possibilité d’identification me semble ouverte par l’existence même d’un personnage, avec des modalités qui varient ensuite.

« Quelles sont les conséquences d’une telle « aliénation » sur moi et sur tout lecteur ou lectrice éprouvant le même genre de plaisir » : pourquoi aimer ce poème serait problématique ? Ça ne l’est pas. Je demande simplement de reconnaître ce dont il est question – exprimer son désir sous le rapport de l’effraction du non-consentement, donc d’une violence sexuelle. Je n’aime pas beaucoup les Amours, mais cela ne m’empêche aucunement de voir la sensualité du poème. Ce que j’estime important, c’est de ne pas euphémiser le contenu de ce texte en utilisant des termes qui écartent l’enjeu du non-consentement (comme le terme « séduire » par exemple) et de transmettre ce texte en marquant une forme de distance qui évite d’actualiser dans un discours public l’érotisation du viol.

Cela n’empêche pas à mon sens de parler aussi du plaisir que produit (ou non) ce poème et d’en discuter. Prendre plaisir à la formulation euphorique d’un scénario de viol, est-ce un problème ? Question infiniment complexe qui nous amènerait probablement à convoquer les riches débats entre féministes sur la pornographie, le BDSM et l’élaboration fantasmatique de la sexualité. On peut se borner à rappeler un peu platement qu’un tel plaisir est construit socialement – notre imaginaire érotique ne sort pas d’un chapeau – et que les représentations et discours sur la sexualité entretiennent des liens évidents avec les pratiques sexuelles réelles, mais qui sont trop souvent caricaturés.

Le billet, au ton personnel et volontiers léger en dépit du sujet, laisse facilement transparaître mes goûts : je n’aime pas Ronsard, je n’aime pas ce poème. J’ai écrit que je faisais la grimace en le lisant : ce n’est pas juste une façon de parler. Mais ma réaction n’est pas de l’ordre de la panique : elle est dans un premier temps de l’ordre de l’incompréhension. Pourquoi dire à une femme que l’on semble adorer que l’on veut la violer (même élégamment) ? Pourquoi le dire en particulier alors que l’on dit l’inverse dans un autre sonnet ? Cette incompréhension initiale, je l’ai en partie surmontée en explorant dans ce billet d’autres poèmes de Ronsard, d’autres textes qui résonnaient lors de ma lecture, en questionnant mon rapport très intime aux récits mythologiques qui ont marqué mon enfance, en essayant d’y voir plus clair : à partir d’une lecture initialement très littérale, j’ai ainsi moi-même accroché à ce poème mes fantaisies et mes représentations.

Je remercie M. Triquenaux pour sa relecture et A.-C. Marpeau pour les échanges qui ont précédé l’écriture de ce billet.

Virilités académiques (2) : sur un « nous »

Il y a deux semaines se tenait à Paris et Nanterre un événement scientifique et littéraire intitulé « Droits de cité », onzième édition de « Littérature, enjeux contemporains » organisé par la Maison des écrivains et de la littérature. Je n’ai lu qu’aujourd’hui la présentation de l’événement, qui commence ainsi :

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La présentation et le programme qui suit suggèrent un événement passionnant et riche sur la littérature, l’espace, la ville et ses enjeux sociaux – en particulier autour de la notion d’exclusion. Je bute pourtant immédiatement sur ce petit segment de phrase : « Nous n’excluons plus les femmes et nous avons aboli l’esclavage », qui contredit la réflexivité même du programme scientifique. Décortiquons le contenu de ce segment : 

1. Les femmes ne sont plus exclues et l’esclavage n’existe plus institutionnellement [en Europe]

Sur le plan rhétorique, il s’agit de reprendre l’idée de la « fausse » démocratie athénienne, en fait restreinte aux hommes athéniens libres, pour établir une comparaison avec « aujourd’hui » pour montrer que la démocratie continue d’exclure des groupes. Le propos distingue alors parmi les exclu·es de la démocratie athénienne, les femmes, les esclaves et les étrangers, celleux qui le sont encore et celleux qui ne le sont plus. Le choix en soi est extrêmement discutable : le texte suggère que l’exclusion des étranger·es se maintient, que le capitalisme a pris le relais de l’esclavage, désormais aboli. Jusqu’ici, l’argument se tient. En revanche, aucune continuité n’est proposée concernant l’exclusion des femmes de la société, de la démocratie ou de la ville (alors qu’il s’agit au moins d’un problématique sociale et géographique largement balisée).

2. « Nous n’excluons plus les femmes, nous avons aboli l’esclavage »

Qui est-ce, « nous » ? La présentation est signée par trois personnes, deux hommes et une femme, toutes blanches. Pour autant, cette première personne du pluriel ne désigne pas que la personne ou les personnes qui organisent cet événement : il s’agit d’un « nous » collectif, qui désigne ici un ensemble implicite qui irait des personnes « qui parlent » aux sociétés démocratiques occidentales revendiquant une forme de continuité avec Athènes (on passe ainsi de l’époque de la démocratie athénienne à aujourd’hui par l’intermédiaire du mot « démocratie » selon l’idée d’une continuité minimale). Plus raisonnablement, ce « nous » dessine une collectivité autour de l’événement partageant une position historique et sociale commune, qui lui permet de comprendre à quoi cet argumentaire fait référence et d’être impliquée par ces « enjeux ».

Or par son fonctionnement linguistique même, cette phrase rejoue exactement l’exclusion qu’elle déclare abolie.

Qui a aboli l’esclavage, sinon celleux qui n’étaient pas esclaves ? Le rôle des esclaves dans le processus qui aboutit à l’abolition de l’institution de l’esclavage dans les pays qui le pratiquaient est d’ailleurs majeur, mais le terme « abolition » me semble précisément distinct des luttes de libération voire de révolution en faisant référence à un processus spécifiquement institutionnel et associé à un système politique de type démocratique. Les personnes qui disent « nous avons aboli » doivent donc s’identifier comme héritières des personnes qui ont voté l’abolition. Ce « nous », à mon sens, ne peut pas inclure, en particulier, des descendant·es d’esclaves (étant moi-même blanche, je laisse les personnes concernées contredire cette interprétation si elle leur semble fausse).

Imaginez maintenant une salle remplie femmes en grande discussion. L’une d’elle se lève, prend la parole et dit au passage : « depuis que nous n’excluons plus les femmes ». Vous avez compris : c’est ridicule. Qui exclut les femmes, sinon les hommes ? Les femmes ne s’excluent pas elles-mêmes. La structure est ici plus claire, mettant explicitement en regard « nous » et « femmes » selon un rapport d’exclusion dont on affirme précisément qu’il a cessé.

Pourquoi ne pas donc écrire tout simplement : « Nous, hommes blancs » ? Après tout, ce serait plus clair. Oui mais cela romprait le présupposé d’une communauté désormais inclusive, et d’une universalité (dans les frontières du « ici » et « maintenant ») de ce « nous », « animaux politiques que nous sommes » précise ensuite le texte de présentation. Nous, femmes, sommes supposées nous être agrégées désormais à la « cité » démocratique originelle, et pouvoir nous glisser dans ce sujet d’énonciation collectif qui désigne les personnes de référence, les hommes. De nous, femmes, sujets politiques prenant peut-être part conjointement à la réflexion proposée (mais seulement à hauteur d’un tiers des participant·es), y compris peut-être pour évoquer des enjeux de genre, il n’est pas question. Nous restons « dans les mots des autres » comme l’exprime si bien la formule qui donne son titre à l’une des sessions …

Pour aller plus loin :

Claire Michard, « Humain / femelle : deux poids deux mesures dans la catégorisation de sexe en français« , Nouvelles Questions Féministes, Vol. 20, No. 1, « Sexisme et linguistique », 1999 février, p. 53-95.

« La surprise délicieuse des baisers volés » : 60 ans de cinéma romantique

Dans Princess Bride, mais aussi dans les comédies romantiques, souvent, les personnages s’embrassent. Parfois, on voit surtout un personnage embrasser un autre personnage. Parfois même, on a l’impression qu’un personnage embrasse un autre personnage qui n’avait rien demandé, et qui n’est pas consentant. C’est à cette catégorie que j’aimerais consacrer un billet.

Avec un peu d’aide de twittas dévouées (merci à Hélène B. et Caroline D. pour leurs exemples), j’ai rassemblé un petit corpus de 13 films ou séries, dans lesquels une relation romantique qui est un élément majeur de l’intrigue se traduit par un baiser non-consenti. La plupart des exemples sont des comédies romantiques, avec quelques exceptions (les deux séries, ainsi que Romeo and Juliet puisque c’est… une tragédie).

Il n’est pas très difficile de trouver des analyses sur la question du consentement au cinéma (j’en mettrais quelques unes en référence à la fin de ce billet). J’ai choisi ici d’étudier un geste précis qui est nécessairement associé dans notre culture à une relation érotique et/ou amoureuse, mais sans être fortement sexualisé (s’embrasser en public ne sera en général pas considéré comme inconvenant).

De surcroît, j’ai pris mes exemples dans des œuvres dont l’esthétique ne passe pas par une profonde mise en cause de la morale, de la valeur positive de l’amour, ou par un rapport a priori problématique aux personnages. Pour le dire autrement, ce sont des films où les bons sentiments sont valorisés, où les personnages sont proches du public visé et où l’environnement fictionnel est assez ordinaire (là encore avec des exceptions). Nous sommes donc censé⋅es adhérer assez facilement à ce qui nous est montré. Cela veut dire que l’excuse de la suspension du jugement moral dans l’Art, en gros, ne va pas fonctionner. Ce sont aussi des films tous publics, que vous avez pu voir quand vous étiez enfant ou adolescent⋅e, et qui visent un public au moins mixte, sinon plutôt féminin.

Je vais commencer par présenter tous ces exemples ; j’essaierai ensuite de mettre en évidence quelques tendances qui caractérisent la « scène de baiser volé » dans le cinéma romantique.

[avertissement : agressions sexuelles, images d’agressions sexuelles fictionnelles]

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Quand on parle de violences sexuelles, les antiféministes citent de la Littérature

Il y a sur ce blog beaucoup beaucoup de billets consacrés aux violences sexuelles dans la littérature. Pour être honnête, ce n’était pas prévu. Plusieurs fois je me suis dit « bon ce serait bien que je parle d’autre chose maintenant, trouver un autre sujet, il y en a tant, c’est le dernier billet que je fais sur les violences sexuelles ». Mais le sujet revient toujours au galop, bon gré mal gré comme dirait Perceval.

Et c’est là que j’ai pris conscience d’une chose : ce n’est pas moi qui suis obsédée par les violences sexuelles dans la littérature, ce sont les antiféministes qui ont commencé. C’est  un running gag : si vous parlez de violences sexuelles réelles, de harcèlement notamment, de ces mecs qui pensent être de simples « séducteurs », vous pouvez être à peu près sûr⋅e, pour peu qu’il y ait quelques réacs dans le coin, que le #PointLittérature va sortir au bout de trente secondes. C’est absolument fascinant. Personne ne parlait de littérature pourtant, mais les références arrivent à une vitesse incroyable.

Les féministes insistent sur la nécessité d’une éducation à l’égalité et au consentement à l’école, défendent les ABCD de l’égalité. François-Xavier Bellamy répond qu’il faudrait plutôt réapprendre par cœur des poèmes :

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100 films à voir AVANT de devenir féministe

Bien sûr, si vous arrivez sur ce blog, le mal est sûrement déjà fait. Comme moi, vous avez avalé la pilule, et non seulement vous ne regardez plus le monde de la même façon, mais vous ne regardez plus non plus les films de la même façon.

Mais dans mon malheur j’ai eu de la chance : je suis devenue féministe assez tard pour avoir le temps de regarder beaucoup de films. Il faut dire qu’au lycée et en prépa, regarder un bon film pour ma « culture générale » était ma méthode préférée pour procrastiner sans culpabiliser. Après j’ai découvert Twitter (à peu près au moment où je suis devenue féministe – il y a un lien) et j’ai trouvé d’autres façons de procrastiner. Entre-temps je me suis fait une honorable culture de cinéma classique, composée d’excellents films que j’évite désormais de revoir.

Si vous êtes là et que vous n’êtes pas féministe, quelques conseils. 1) Devenez féministe, non mais ! 2) Débrouillez-vous pour regarder en urgence tous ces films si vous voulez avoir la chance de les apprécier un jour.

Catégorie blockbusters

♣ James Bond

On se réveille un beau matin, on traîne sur des sites féministes, et on entend parler de « la scène de viol dans Goldfinger » . Et là, soudain, on se demande comment on a fait pour ne pas voir le problème à … 10 ou 12 ans. Goldfinger est probablement l’exemple le plus caractéristique de l’érotisation du non-consentement dans la série des James Bond, mais c’est une constante, dans les premiers films comme dans les plus récents (voir l’analyse de la scène de Spectre dans la vidéo sur Harrison Ford).

pussy galore

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Etudier la culture du viol dans la littérature : entretien avec Roxane Darlot-Harel

Pour ce nouveau billet, je vous propose une discussion avec Roxane Darlot-Harel, étudiante en Lettres, à propos de son mémoire de recherche sur la littérature libertine du XVIIIe siècle.

– Tout d’abord, merci beaucoup d’avoir accepté cet entretien ! Pour commencer, pourrais-tu résumer très rapidement le sujet de ton mémoire et la réflexion qui t’a conduite à travailler sur cette question ?

– J’ai travaillé en deuxième année de Master (2015-2016) sur « la culture du viol dans la littérature libertine du XVIIIe siècle » ; à force de lire des romans libertins (puisque je travaillais sur Crébillon et Vivant Denon en première année), je me suis rendu compte d’une constante, et j’ai voulu la mettre en lumière : les relations intersexuelles dans cette littérature (c’est-à-dire les relations entre les sexes, puisqu’on reste essentiellement dans un paradigme hétérosexuel) se construisent toujours sur une esthétique de la violence dans laquelle les femmes étaient des proies qui disaient « non » et les hommes des prédateurs qui cherchaient à mettre ces proies dans leur lit, et on veut nous faire croire que les femmes sont, dans l’histoire, manipulatrices, hypocrites, nymphomanes, tandis que les hommes sont finalement victimes de cette sensualité perverse féminine. Il s’agit en fait de faire penser au lecteur que, dans les relations sexuelles libertines, les femmes qui disent « non » veulent toujours dire « oui » mais ne peuvent pas à cause des convenances, et il s’agit donc de discréditer systématiquement la parole féminine : on ne peut pas croire les femmes, ces créatures assoiffées de sexe. Les femmes sont toujours coupables, même si stricto sensu, dans le texte, on lit un viol… ce qui rappelle étrangement les tendances actuelles à faire culpabiliser les victimes de violences sexuelles, à croire l’agresseur plus que la victime.

Il m’a donc semblé intéressant de mobiliser le concept ultra-contemporain de « culture du viol », ce qui n’avait jamais été fait auparavant dans la recherche, pour aborder cette constante de la littérature libertine (française, mais pas seulement) au XVIIIe siècle, et pour montrer en quoi nos conceptions sont, au XXIe siècle, largement héritées de cette période et de cette littérature. Car si la littérature libertine n’a pas inventé la domination masculine, le viol ou les violences sur les femmes en général, elle a largement contribué à modeler, cristalliser, orienter notre pensée.

Cela conduit, encore aujourd’hui, à interpréter des textes libertins écrits par des hommes sur les femmes, et mettant en scène des violences d’hommes sur des femmes, comme la description rose, idéale, froufrouteuse, de relations consenties et heureuses entre des hommes et des femmes libres de toutes conventions : il suffit de voir les expositions consacrées au XVIIIe dans les musées aujourd’hui pour se rendre compte que le libertinage est constamment envisagé comme quelque chose de beau, de doux, où la violence demeure une esthétique (et encore, quand on parle de violence) qui ne revêt aucune substance réelle. C’est contre ces préjugés faux que j’ai voulu m’élever dans mon mémoire, car il m’est apparu qu’idéaliser le XVIIIe était, non seulement dangereux, mais aussi contre-productif pour comprendre l’époque dans laquelle nous vivons.

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Des violences sexuelles chez la Comtesse de Ségur ? Un débat entre lectrices, en 140 caractères

Comme j’ai déjà écrit un billet aujourd’hui, j’en poste un deuxième, mais cette fois en gardant les mains dans les poches.

Caroline Muller, chercheuse en histoire (très bientôt docteure !), a proposé hier sur twitter une lecture de la Comtesse de Ségur avec son regard d’historienne sur les enjeux sociaux et culturels des situations représentées. Julie Giovacchini est intervenue à propos du troisième chapitre de Diloy le chemineau, pour discuter de l’éventuelle présence de violences sexuelles dans l’oeuvre.

Leurs échanges sont passionnants du point de vue des tensions entre contextualisation culturelle et regard anachronique, montrent la nécessité de sortir du texte dès que l’on veut discuter des violences sexuelles et mettent bien en avant les effets de lecture que produisent nos savoirs sur les mécanismes typiques d’invisibilisation des violences sexuelles sur des textes qui peuvent avoir une toute autre fonction tout en les mettant en scène.

Bref, j’ai pensé que cet échange pouvait compléter sous un autre format les réflexions amorcées ici (mais aussi par Caroline Muller dans son carnet de recherche) sur les violences sexuelles dans les textes. Je les remercie de m’avoir permis de reproduire leur discussion. Bonne lecture !

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– J’ai relu Diloy le chemineau cet après midi. L’histoire est simple : on suit les aventures d’une famille noble, les Orvillet, et leurs relations à leur voisinage – et surtout la façon dont les enfants sont éduqués. L’histoire tourne autour de la jeune Félicie qu’il faut réformer car elle a de « grands airs » c’est-à-dire que, consciente de sa position sociale de fille de comte, elle méprise ceux qu’elle appelle « les sales paysans ». Tout le livre raconte comment sa famille vient à bout de son mépris (de classe), livrant au passage la vision du monde de la Comtesse de Ségur. Evénement de départ : après avoir quitté sa bonne suite à une querelle, Félicie croise un jour dans le bois Diloy le chemineau qui veut l’aider à dépasser un tas de bois sur le chemin ; il lui saisit la main pour l’aider et elle l’abreuve d’injures. L’homme est ivre, corrige Félicie (elle a presque douze ans) sans comprendre que c’est la fille du comte. L’histoire du livre est celle de cette relation et l’occasion pour la Comtesse de dire plusieurs choses à travers la bouche de la mère de Félicie : 1/ les châtiments corporels sont une brutalité (un débat du temps de la Comtesse) ; 2/ Diloy se repent, et se tait – à cause de l’honneur de Félicie. A la suite de cela, Diloy sauve la vie à plusieurs membres de la famille ; il intègre le service de Mme d’Orvillet (ce qui ne plaît pas à Félicie).

– Personnellement, je bloque à cause de cet aspect. Félicie subit une agression avec dimension sexuelle (la « honte » revient chaque page) et le message de toute sa famille et du livre, c’est « tu l’as bien cherché » et « surtout tais-toi, pardonne et embrasse ton agresseur ». Il y a un implicite très gênant à ce niveau – tellement gênant que je me suis toujours demandé s’il n’y avait pas un traumatisme réel derrière. Une fessée sur une jeune fille, c’est très ambigu. Surtout à une époque où on ne montre pas ses jambes. La description de la scène est terrible.

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