« Anatomy of a murder »: le procès du viol

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Pas de livre aujourd’hui, mais un très très grand film d’Otto Preminger dont j’avais envie de parler depuis un moment: Anatomy of a murder, ou en français, Autopsie d’un meurtre. Avant de préciser pourquoi ce film m’a particulièrement frappée et intéressée en tant que féministe, je voudrais donner quelques très bonnes raisons de se précipiter pour le voir (légalement, illégalement, c’est un classique, vous le trouverez):

1. Il y a James Stewart, qui est l’un des plus grands acteurs américains de sa génération (celle de Mitchum ou de Cary Grant). ET c’est un de ses meilleurs rôles, et de ses meilleurs films, avec Sueurs Froides, Fenêtre sur cour, The shop around the corner, La vie est belle et pas mal d’autres en fait.

 

2. C’est Duke Ellington à la musique, donc on ne fait pas la fine bouche et on regarde.

3. Je n’ai pas encore vu de meilleur film de procès, même si Douze hommes en colère est au même niveau. Le film est même utilisé en cours de droit (lé-gi-ti-mi-té).

4. Voir ce film vous donnera envie de vous plonger dans la filmographie d’Otto Preminger, et Laura étant une merveille, ce serait dommage de s’en priver.

laura

5. Parce qu’Otto Preminger, comme toujours, adapte des romans chouettes mais sans plus, et peut partir d’intrigues complètement stéréotypées et attendues pour faire quelque chose de poignant, d’inquiétant et de fascinant (regardez Angel face en particulier). Comme beaucoup de réalisateurs de cette époque, aucun complexe à faire à 200% un film de genre (ici, un film de procès, le film noir étant assez dominant dans sa filmographie), tout en proposant quelque chose de très intéressant et d’original.

L’intrigue en quelques mots

Donc, Anatomy of a murder, ce n’est pas le procès d’un violeur, mais le procès d’un militaire, Manion, marié à une jeune femme qui drague à peu près tout le monde, et qui tue (Manion, pas sa femme) l’aubergiste de sa petite ville. Comme il risque la peine de mort, il fait appel à James Stewart, l’avocat du coin, qui n’a pas eu de boulot depuis un bail, et qui passe l’essentiel de son temps à pêcher avec son pote bourré et à jouer du piano. Comme lui et sa bande commencent à manquer un peu de sous, ils comptent sur ce procès pour remettre les choses à flot.

La ligne de défense retenue par l’accusé et l’avocat consiste à montrer que Manion n’était pas en pleine possession de sa volonté au moment du crime (« irresistible impulse »). Évidemment, l’excuse psychiatrique, c’est du flan, mais c’est la seule défense possible pour Manion.

Petite digression: rape & revenge au cinéma

On apprend au début du film que Manion a tué Quill (l’aubergiste), parce que celui-ci venait de violer sa femme Laura.

Si Preminger avait commencé à filmer avant que Manion fasse appel à Stewart, on aurait pu avoir un super film de « rape and revenge »: Laura flirte avec Quill, il l’emmène faire un tour en voiture, il la viole, elle s’enfuit et va tout raconter à son mari, elle expire dans ses bras, comme ça plus besoin de personnage féminin, il prend son flingue, va trouver Quill et le tue (au terme d’une longue quête qui fera toute la saveur du film).

Ce scénario est un trope très fréquent (dans la version pure du rape&revenge, c’est la femme qui se venge elle-même, celle où ses proches s’en chargent a pu recevoir le nom de woman in refrigerators) particulièrement dans le cinéma de genre comme le film d’horreur ou le western (par exemple, le très beau film de Lang, L’Ange des maudits).

Il est assez pratique, parce qu’il offre des possibilités narratives ou expressives évidentes:

  1. représenter le viol ou la torture d’un personnage féminin de manière sexualisée et complaisante, particulièrement dans les films d’horreur.
  2. donner une motivation aux actions du personnage masculin principal et lui construire une psychologie profonde et élaborée (l’homme meurtri). Vu dans The Mentalist par exemple.
  3. ne pas avoir à développer de personnages féminins actifs pour l’intrigue principale, la présence féminine étant assurée par le traumatisme initial.
  4. petite variante Sergio Leone: au lieu de placer le meurtre/viol au début, le dévoiler progressivement sous forme de flashbacks au son d’un leitmotiv composé par Ennio Morricone, matérialisé par une montre-boîte à musique avec laquelle le gros affreux tue ses victimes (For a few dollars more par exemple. Existe en version masculine dans Once upon a time in the west avec Harmonica). Effet assuré lors du duel final.

… et comment Otto Preminger fait complètement autre chose

Donc, c’est justement tout ce qu’Otto Preminger ne fait pas: on est dans un film de procès; tout s’est déjà passé. Il s’agit juste de sortir le meurtrier/vengeur d’affaire en montrant qu’il n’a obéi qu’à une « pulsion irrésistible ».

Que vient faire le viol là-dedans? Pourquoi sa représentation est-elle complètement à l’opposé des exemples précédents?

D’abord, le viol n’est pas à première vue un élément central du procès: c’est Stewart qui décide d’en faire la pierre de voûte de la défense – les avocats de l’accusation essaient à plusieurs reprise d’empêcher le sujet d’être abordé, en avançant que ce n’est pas pertinent pour juger de la culpabilité de Manion. James Stewart au contraire, répète que l’on ne peut pas comprendre le crime de Manion (i.e. sa « folie » passagère) que si le fait du viol est établi. Le meurtre est lui, parfaitement établi; c’est donc la réalité du viol de Laura qu’il s’agit de démontrer dans la plus grande partie du film, et pas seulement le fait qu’elle ait eu une relation sexuelle avec Quill.

Rape and revenge: « not legally justified »

Ce déplacement est particulièrement visible à travers le personnage de Manion, qui est « l’accusé du procès », un rôle qui est traditionnellement central à côté de celui de l’avocat. Or, dans Anatomy of a murder, la relation avocat-client ne fait pas vraiment l’objet d’un développement narratif. C’est donc un personnage qui est relativement en retrait pour un film de procès, d’autant plus que Laura y occupe une place plus importante que prévu.

Ce qui est vraiment intéressant, c’est que les représentations traditionnelles du viol dans les films ont une énorme tendance à justifier la vengeance dans le schéma « rape & revenge »: ok, dans l’absolu, tuer, c’est mal mais… c’était un viol/meurtre de sa femme/fille donc, bon… En général, il n’est pas trop difficile de s’identifier au justicier solitaire assoiffé de vengeance et de le trouver sympathique, voire conforme à une certaine idée de la virilité. C’est une autre raison pour laquelle la critique féministe rejette le schéma « rape & revenge » comme une valorisation des valeurs viriles, et non une condamnation réelle du viol.

Dans Anatomy of a murder, cette réaction est assez clairement désignée comme une connerie machiste d’un autre temps: Manion, militaire, est presque surpris qu’on puisse lui reprocher quelque chose, car il aurait de son côté « the unwritten law » (entendez la loi du Talion, traditionnellement associée à une justice virile). James Stewart au début du film, lui énonce les moyens de le disculper du meurtre. 1/ ce n’était pas un meurtre. 2/ ce n’était pas lui. 3/ le meurtre était « legally justified » (défense de sa propriété, légitime défense). 4/ le meurtre était excusable. Manion coche « 3/ »:

Why? Why wouldn’t I be legally justified in killing the man who raped my wife?

Dès lors, le film ne nous montre pas comment, finalement, un homme qui venge le viol de sa femme n’a pas si tort que ça, mais montre les difficultés inhérentes à l’établissement du fait de viol dans un contexte juridique, mais aussi social.

Parler du viol dans le cinéma hollywoodien

Première remarque à ce stade: l’introduction de la thématique du viol, en particulier dans un procès où il s’agit pour les protagonistes d’évoquer les faits de manière précise, est extrêmement importante quant à l’histoire des relations entre d’un côté les idées de décence, violence et moralité, de l’autre le cinéma américain. Un blogueur parle ainsi du film, sous le titre « movies that matter« :

Watching this film at home in 2013, it won’t surprise you to hear the characters discuss rape so freely. Likewise, the use of the word “sperm” and discussion of “violating” a woman are tame by today’s standards. But in 1959, the Production Code – a list of prohibited subjects that, if violated, could prevent a movie from distributed – was still in effect. Among the Code’s prohibitions were “any inference of sex perversion” and “any lecherous or licentious notice.”

Si le film est régulièrement montré à des étudiants en droit, c’est surtout parce que la démarche pragmatique de James Stewart (obtenir la relaxe de son client, alors qu’il sait pertinent que le crime était prémédité et perpétré volontairement) tranche avec la perspective des histoires de procès jusqu’alors (the TRUTH, JUSTICE, Good and Evil, etc.).

En dépit de cette approche pragmatique qui fait que le spectateur croise les doigts tout le long du film pour que James Stewart fasse relaxer Manion (même si Manion n’est pas le type le plus chouette du monde), c’est justement la mise en échec de certaines de ses techniques qui est intéressante.

Déconstruire la parfaite victime de viol

En effet, le gros problème (selon lui, mais c’est aussi ressenti de cette façon par le spectateur), c’est que Laura, la femme de Manion violée par Quill, n’arrête pas de draguer tout ce qui bouge (en premier lieu James Stewart, je la comprends), s’habille en petite jupe ou petite pantalon moulant, bref, a tout d’une « salope allumeuse », et rien du portrait idéal de la victime de viol honteuse-mais-digne-mais-traumatisée. A cela s’ajoute que pour le spectateur, le viol n’est pas clairement établi: comme James Stewart, on se contente de croire – ou non – la parole de Laura. Pour ne rien arranger, il est évident que la relation entre Manion et Laura est violente, ce qui permet de laisser penser que Laura a pu mentir pour cacher une liaison.

James Stewart, en bon avocat pragmatique, entreprend donc de relooker Laura en « bonne victime de viol » (en bonne petite épouse plus précisément), avec un tailleur BCBG, et une gaine en-dessous (gaine que Laura rend à James Stewart à la fin du procès en guise de souvenir). Il lui conseille aussi de rester à distance des hommes et des flippers le temps du procès. Évidemment, ça foire complètement, puisque la première chose que demande les avocats de l’accusation aux témoins, c’est si Laura s’habille comme ça en général (« ben non, elle a plutôt une petite jupe courte, moulante et sexy, et pas de lunettes »).

Until this trial’s over, you’re going to be a meek little housewife… with horn-rimmed spectacles… and you’re going to stay away from men and juke joints… and booze and pinball machines…and you’re going to wear a skirt and low-heeled shoes and a girdle. And especially a girdle. Look, Laura… believe me, I don’t usually complain of an attractive jiggle… but you save that jiggle for your husband to look at… if and when I get him out of jail.

Il est intéressant de voir que, si le film est généralement décrit comme un film qui s’attache à montrer les mécanismes rhétoriques qui permettent à Manion d’être acquitté grâce à James Stewart, la transformation de Laura est presque contre-productive: le film montre que conformer Laura au modèle de la parfaite victime de viol ne fait que discréditer sa parole.

En cela, le film nous permet de réfléchir aux conséquences des mythes sur le viol: le fait de construire un scénario-type de « viol-viol », normatif (c’est, en gros, l’image du violeur marginal armé dans un parking ou une ruelle sombre), empêche les institutions policières et judiciaires de croire une victime dont le viol ne se conforme pas à ce modèle.

Dans le cas de Laura, le violeur est un ami de la victime, avec qui elle flirte volontairement sans envisager cependant d’avoir des relations sexuelles avec lui: deux éléments qui sont très fréquemment utilisés pour discréditer la paroles des victimes de viol (« elle ment sûrement pour ne pas subir les conséquences de son adultère auprès de son mari / pour se venger de son ami pour une raison inconnue / elle allume tout le monde donc on le comprend, et il ne pouvait pas savoir qu’elle n’était pas consentante / elle allume tout le monde donc en fait elle le voulait un peu »). Même un élément traditionnellement attaché au scénario-type du viol dans l’inconscient collectif – la violence du rapport – ne suffit pas dans Anatomy of a murder à prouver le crime. Le fait que le viol ait eu lieu dans un coin de la forêt connu comme celui où les jeunes couples s’envoient en l’air dans leur voiture n’arrange rien.

C’est à cause de ces mythes sur le viol que la parole des victimes est systématiquement mise en doute, et que les dépôts de plainte sont rares, car la victime a d’autant moins de chances d’être crue qu’elle s’éloigne du scénario-type du viol. Cela concerne en particulier tous les viols qui surviennent dans des contextes « amoureux »: les viols conjugaux, qui représentent la majorité des cas de viol; le rape date, où le viol est commis lors d’un rendez-vous amoureux, où le viol peut survenir après des gestes sexuels consentis (baisers, caresses, masturbation, ou même une relation sexuelle antérieure, etc.); les viols commis contre des prostitué-e-s…

Les mythes sont aussi très problématiques lorsque la victime ne se défend pas contre l’agresseur.e. Rappelons dans dans plus de 80% des cas, les victimes de viols connaissent leur agresseur.e, et que le crime est majoritairement commis au domicile de l’agresseur.e. ou de la victime. Sur ce sujet fondamental pour lutter contre les violences sexuelles, je vous renvoie à la série de billets très détaillés du site « antisexisme » sur les mythes sur le viol.

 

Une des forces du film est de montrer que les violeurs sont des personnes parfaitement ordinaires, habituellement très sympathiques, qui ne sont pas repérables à 100km par une attitude ou une autre.

Les attitudes slut-shaming qui s’exercent à l’égard des femmes dans le film s’accompagnent d’une valorisation très forte de la vérité, et de la sincérité de leur parole. C’est le cas en particulier pour le personnage de Mary Pilant, la mystérieuse protégée de Quill (que tout le monde pense être sa maîtresse), qui suit le procès en espérant voir Manion condamné. Mary Pilant ne peut pas croire que Quill a violé Laura, car elle le connaît presque mieux que personne. Pourtant, lorsque les « panties » de Laura, introuvables sur le lieu du viol, sont mentionnés au cours du procès, elle se rend soudainement compte que l’élément apportant la preuve principale du viol a été jeté par Quill dans le linge sale de l’auberge, et apporte alors son témoignage, avec la preuve, au tribunal. L’accusation interroge alors Mary Pilant en tentant de montrer qu’elle accuse Quill par dépit amoureux, furieuse qu’il l’ait trompée avec Laura.

– Did you ever talk to Mr. Lodwick, the Prosecuting Attorney, about the death of Barney Quill?
– Yes, he came to the hotel several times after Mr. Quill was killed.
– Did you tell Mr. Lodwick that you didn’t believe Barney Quill had raped Mrs. Manion?
– Yes, I told him that.
– Now, did you ever talk to Mr. Biegler, the Defense Attorney?
– Yes.
– Was this also in connection with the shooting of Quill?
– Yes.
– Did you tell him that you didn’t believe Barney Quill had raped Mrs. Manion?
– Yes.
– How many times did you talk to Mr. Biegler?
– Twice.
– When was the last time?
– Last night.
– And have you changed your mind? Do you now believe Barney Quill raped Mrs. Manion?
– I don’t know now. I think he might have.
– When did you change your mind, last night?
– No, no, it was here this morning.
– When were you given the panties, was that last night?
[…]
– No, I was not given the panties, last night or at any other time. I found them exactly as I said.
– Do you know for a fact that Barney Quill dropped the panties down the chute or did you just assume it?
– I assumed it.
– Had you thought that perhaps someone else might have put the panties there, someone who wanted them found in the laundry?
– I hadn’t thought of that.
– And in the grip of what Mr. Biegler might call irresistible impulse you rushed in here with the panties because you wanted to crucify the character of a dead Barney Quill, isn’t that true?
– Oh no, I thought it was my duty.
– Your pride was hurt, wasn’t it?
– I don’t know what you mean.
– […] when you found the panties, was your first thought that Barney Quill might have raped Mrs. Manion, or was it that he might have been stepping out with Mrs. Manion?
– What does he mean? I don’t know what he means.
– [Judge:] Once again, Mr. Dancer, I must ask you to put straight questions to the witness.
– Here’s a straight question, your Honor. Miss Polan, were you Barney Quill’s mistress?
– No, I was not.
– Do you know it’s common knowledge in Thunder Bay that you were living with Quill?
– He was-
– Was what, Miss Polan? Barney Quill was what, Miss Polan?
– Barney Quill was my father.

Il y aurait encore plein de choses à dire de ce film passionnant, mais mon billet est déjà long: regardez-le pour de vrai!

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