« Je ne suis pas de ceux qui disent : ce n’est rien, c’est une femme qui se noie »: La Fontaine et le troll sexiste

Pour inaugurer ce blog, je donne la parole à La Fontaine en titre. Le point de départ: il y a tant d’innocentes lectures d’enfance, de films vus et revus, qui se heurtent un jour soudain, pour peu que nous ayons erré quelques heures, par hasard ou par ennui, sur la blogosphère féministe, à la violente prise de conscience : « hé, mais c’est super sexiste en fait ».

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La Fontaine fait partie des lectures d’enfance. Enfin du moins des premiers contacts d’un enfant scolarisé avec une littérature canonique, versifiée et de l’âge classique. Pourtant, pour la fable qui suit, « La femme noyée », l’évolution de ma réception et de mon interprétation du texte a été assez différente de mon rapport à d’autres textes classiques.

J’ai entendu cette fable assez tard (en hypokhâgne), lors d’une lecture publique consacrée à La Fontaine par Denis Podalydès, et commentée par Patrick Dandrey. C’était du grand du two-men show; l’ambiance se rapprochait plus d’un spectacle de Gad Elmaleh (un vers, rires, vers suivant, rires, deux vers, rires) que d’une conférence universitaire. Cette fable a reçu un accueil particulièrement hilare, et je me rappelle qu’elle m’a non seulement beaucoup amusée, mais aussi fascinée par ses deux premiers vers, franchement géniaux : « Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien / C’est une femme qui se noie ».

Je ne suis pas de ceux qui disent: « Ce n’est rien,
C’est une femme qui se noie. »
Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie;
Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,
Puisqu’il s’agit en cette fable,
D’une femme qui dans les flots
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
Son époux en cherchait le corps,
Pour lui rendre, en cette aventure,
Les honneurs de la sépulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrâce
Des gens se promenaient ignorants l’accident.
Ce mari donc leur demandant
S’ils n’avaient de sa femme aperçu nulle trace:
«Nulle, reprit l’un d’eux; mais cherchez-la plus bas;
Suivez le fil de la rivière.»
Un autre repartit: » Non, ne le suivez pas;
Rebroussez plutôt en arrière:
Quelle que soit la pente et l’inclination
Dont l’eau par sa course l’emporte,
L’esprit de contradiction
L’aura fait flotter d’autre sorte.»
Cet homme se raillait assez hors de saison.
Quant à l’humeur contredisante,
Je ne sais s’il avait raison;
Mais que cette humeur soit ou non ,
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu’au bout contredira,
Et, s’il peut, encor par delà.

Je disais donc, sur ma relation à cette fable, qu’elle a été exactement l’inverse de l’habituel malaise de post-adolescent⋅e féministe (ou pas) lorsque nous revoyons « Cendrillon ». La misogynie de cette fable m’a fait rire lorsque je l’ai entendu lire pour la première fois.

La Fontaine reprend un lieu commun. L’idée n’a rien de nouveau : l’esprit de contradiction des femmes est tellement fort qu’il persiste après la mort. Et très franchement, même si la fable s’arrêtait là, ce serait déjà une merveille d’écriture, de tournures, de légèreté et d’humour.

Pourtant, au bout de plusieurs lectures, mon interprétation de cette fable a changé. Peut-être à cause de quelques cours sur des fables de La Fontaine apparemment transparentes, qui m’ont poussée à chercher le « truc » qui fait souvent dévier la ligne moraliste annoncée, à lire de manière plus exigeante. D’un côté, lire les Fables (enfin quelques unes) de près, c’est être complètement fasciné⋅e par la subtilité de l’écriture, et l’intelligence du fabuliste. De l’autre, entre les Fables et les Contes, il y a franchement de quoi créditer l’hypothèse d’une œuvre ultra-misogyne, même si tout le monde en prend pour son grade (priorité aux nonnes et aux curés quand même). La veine gaillarde dans laquelle s’inscrit La Fontaine, en particulier avec les Contes, aime traditionnellement broder sur des clichés sexistes, même si cette caractéristique est loin de la résumer.

Malgré tous ces éléments misogynes évidents dans les histoires contées par La Fontaine, je pense que cette fable de femme noyée qui remonte le courant est profondément féministe. Enfin, un petit peu quoi. Pourquoi? Comment passer du stéréotype sexiste évident sur lequel joue, avec virtuosité, cette fable, à une lecture féministe? Tout simplement grâce à une très habile déconstruction du stéréotype en l’orientant vers une morale complètement différente du cliché attendu:

Un autre repartit : Non, ne le suivez pas ;
Rebroussez plutôt en arrière.
Quelle que soit la pente et l’inclination
Dont l’eau par sa course l’emporte,
L’esprit de contradiction
L’aura fait flotter d’autre sorte.

Illustration de "la femme noyée"

Illustration de « La femme noyée » par Grandville

Plusieurs choses me semblent importantes en lisant cette deuxième réponse à l’homme qui cherche le corps de sa femme : d’abord, c’est « un autre » qui parle, après « l’un d’eux », et qui dit justement exactement le contraire de la première suggestion, « suivez le fil de la rivière ». Ensuite, cet homme ne fait pas une réponse naïve, pleine de bonne volonté pour aider le pauvre veuf, mais lance un trait volontairement misogyne. Autant dire qu’on lui offre une occasion en or pour placer une bonne blague bien sexiste, et qu’il ne veut pas manquer une telle occasion. Enfin, si tout le sel de la fable résidait dans cette réponse, pourquoi la fable continue-t-elle ?

ob_2d6f4e_trollCet homme se raillait assez hors de saison.
Quant à l’humeur contredisante,
Je ne sais s’il avait raison.
Mais que cette humeur soit, ou non,
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu’au bout contredira,
Et, s’il peut, encor par delà.

Il ne faut pas s’attendre, dans le ton de la fable, à une répartie moralisante du fabuliste : « mais enfin, il n’y a pas de quoi rire, cette pauvre femme est morte. Et d’abord, c’est vachement sexiste ce que tu dis là mec ». On a encore une phrase géniale de concision et de légèreté de ton: « Cet homme se raillait assez hors de saison. ». La Fontaine se contente de souligner le caractère complètement incongru de cette pique dans le contexte pseudo-tragique de l’histoire racontée, tragique déjà désamorcé par la première proposition de la fable : « Ce n’est rien, c’est une femme qui se noie », quoique exprimée au négatif (« je ne suis pas de ceux qui disent »).

Pourtant, La Fontaine rebondit sur cette blague malvenue pour en faire un objet de réflexion. Or c’est ici que le fabuliste affirme un scepticisme explicite à l’égard du stéréotype qui attribue une « nature contredisante » à l’essence féminine.

Quant à l’humeur contredisante,
Je ne sais s’il avait raison.

On peut juger la prise de position anti-essentialiste de La Fontaine un peu timide : « Mais que cette humeur soit, ou non, / Le défaut du sexe et sa pente ». Mais l’absence de prise de position qui discuterait la vérité de l’idée reçue permet justement un nouveau déplacement de l’enjeu de la fable, qui dépasse complètement l’essentialisme genré, et le rend finalement ridicule (« Merci mon grand, tu as fait ta petite blague, c’était mignon, mais maintenant on va parler un peu d’autre chose d’accord ? ») : le propos de La Fontaine est d’affirmer la puissance de la nature – du naturel – d’une personne (« Quiconque », homme ou femme) sous la forme d’un quatrain, où le balancement « naîtra » – « mourra » est rompu par la pointe de la fable qui reprend le motif du récit : contredire « par delà » la mort.

Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu’au bout contredira,
Et, s’il peut, encor par delà.

La Fontaine a donc transformé une image (de noyé⋅e remontant le cours d’eau) traduisant à l’origine un excès qui serait propre à la nature féminine en une morale sur la nature humaine tout court, qui, en étant généralisable à « quiconque », sape nécessairement le stéréotype sur lequel reposait le récit. Cette hypothèse de déconstruction du stéréotype (pour utiliser un vocabulaire volontairement anachronique) me paraît d’autant plus probable que, si l’on ignore le caractère de la pauvre femme emportée par les flots et regrettée du fabuliste (vous noterez que le mari, à la suite du deuxième passant, ne répond pas : « ah ben ça je vous l’fait pas dire, quelle casse-couille, toujours à vouloir avoir raison »), La Fontaine nous peint une figure explicite de contradicteur : le blagueur « hors de saison », qui veut contredire le premier passant, et placer son bon mot sexiste. Morale de la fable: don’t feed the troll.

Je reconnais que ma lecture rencontre une objection assez massive, que j’ai déjà évoquée : l’abondance de récits fondés sur des stéréotypes misogynes chez La Fontaine. Mais il n’est pas dit que le même procédé de distanciation par rapport au prétendu caractère genré d’un ridicule ne soit pas valable pour d’autres fables. Par exemple, au début de la fable, « Les femmes et le secret », qui raconte la multiplication d’un œuf qu’un mari confie avoir pondu à sa femme pour éprouver sa capacité à garder un secret. Tout le récit tourne en ridicule des femmes qui jurent le secret et vont le raconter deux minutes plus tard (et d’abord la crédulité de celles qui croient qu’un homme pond des œufs…). Mais le récit est précédé d’une forme d’avertissement, qui doit servir de morale à l’histoire :

Rien ne pèse tant qu’un secret ;
Le porter loin est difficile aux Dames :
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.

Illustration

Illustration de « Les femmes et le secret » par Grandville

Si l’on s’en tient au deuxième vers, certes, le récit qui suit démontrerait ce défaut féminin. Mais les deux vers suivants le minent complètement. En utilisant « femmes » en attribut du sujet « hommes », le fabuliste souligne l’absurdité de la caractérisation genrée d’un ridicule en jouant sur l’antithèse des deux mots, employés dans des sens pourtant différents : des hommes, comme mâles d’un côté, « femmes », comme « personne qui ne sait pas garder un secret » de l’autre. Le caractère vain de ce stéréotype apparaît grâce au déséquilibre manifeste dans l’utilisation des antonymes « hommes » et « femmes ».

La Fontaine dessine ainsi une anthropologie qui s’attache d’abord à identifier un défaut irrépressible, propre à la nature d’un individu, mais en rompant la bi-partition genrée des travers qui permettrait par exemple à son lecteur homme de se dédouaner. Pour le moraliste, afin de dire quelque chose sur l’humain, d’enseigner quelque chose à son lecteur ou sa lectrice, il est nécessaire de rejeter l’attribution genrée des travers au profit d’un plus grand universalisme.

Évidemment, on peut aussi lire « femmes » comme une manière d’attaquer dans leur virilité les hommes incapables de tenir leur langue. Mais comme j’ai besoin de convoquer de grandes figures pour asseoir la légitimité de mon approche de la littérature, je trouve qu’un La Fontaine féministe, qui déconstruit les stéréotypes auprès d’un petit garçon de (très) bonne famille en la personne du dauphin, ça a de la gueule…

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