Genèse des sexes: tout, tout, tout, vous saurez tout sur le zizi

Je remercie les deux enseignantes qui m’ont fait découvrir les textes évoqués dans ce billet: M. Rosellini et M.-P. Halary. Je m’appuie en particulier sur le cours et le travail de M.-P. Halary pour commenter le fabliau et pour évoquer les enjeux idéologiques du texte. Un très grand merci également à F.-R. Dubois pour ses corrections et ses suggestions pour la traduction du fabliau.

Certaines formulations de ce billet reconduisent le postulat cis-normatif selon lequel est homme/masculin qui possède un pénis et femme/féminin qui possède un vagin. Je ne préciserai pas systématiquement ce que ces associations ont de discutable: je les utilise lorsqu’elles relèvent de l’idéologie de référence des textes, et non comme des évidences. J’espère que l’approche de mon billet, qui étudie justement la construction de ces liens, est suffisamment claire sur ce point.

Je partage avec vous quelques réflexions réalisées à l’occasion d’un oral de littérature du XVIIe sur… le SEXE.

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Zardoz, John Boorman

Making sex: dépasser la binarité sexe / genre

Beaucoup de gens ont réfléchi à l’anatomie des organes sexuels (mais aussi aux fluides sexuels, à l’orgasme, etc.) et surprise: ils n’écrivent pas du tout la même chose, ne réfléchissent pas dans le même cadre, n’ont pas les mêmes préjugés ni les mêmes paradigmes épistémologiques ou politiques.

Un historien, Thomas Laqueur, a eu la bonne idée d’étudier sur ce sujet les discours médicaux et scientifiques entre l’Antiquité et le XIXe siècle environ, dans un bouquin très intéressant, Making Sex: Body and Gender From the Greeks to Freud, traduit en français par La fabrique du sexe: Essai sur le corps et le genre en Occident. Thomas Laqueur montre que notre manière de penser sexe et genre comme un rapport nature (corps objectif) / culture (les constructions sociales de genre) est récente, et naît au XVIIIe siècle. La division des genres (les hommes et les femmes sont des rôles distincts dans la société selon un rapport hiérarchique de domination et d’obéissance) est alors remotivée par une différence anatomique. Cette division était auparavant évidente, et il n’était pas indispensable de l’ancrer dans deux sexes biologiquement, physiquement, objectivement différents.

Selon Thomas Laqueur, le modèle avant le XVIIIe siècle est un modèle uni-sexe, où la différence biologique entre hommes et femmes est une différence de degré et non de nature (sa thèse est contestée, je la présente simplement ici). Dans les planches d’anatomie, les organes sexuels féminins sont souvent décrits comme des organes sexuels masculins mais à l’envers, ou moins parfaits. Le corps masculin représente la perfection; le corps féminin, c’est la même chose en moins bien.

Un corps ouvert, dans lequel les différences sexuelles étaient affaire de degré plutôt que d’espèce, était confronté à de vrais hommes et de vrais femmes, entre lesquels existaient des distinctions juridiques, sociales et culturelles bien claires.

Le XVIIIe siècle, sans faire de découvertes anatomiques nouvelles, réinterprète le corps selon un modèle différent, où biologiquement, on a deux sexes essentiellement différents, et où on peut alors penser un rapport sexe / genre tel qu’il nous est familier aujourd’hui, soit pour dire « la femme a un utérus donc ça change TOUT et elle pense différemment », soit au contraire, pour dire « ces différences biologiques sont limitées à la biologie, mais ne justifient pas [telle manifestation du patriarcat] ». C’est aussi à ce moment-là que l’on commence à penser la fameuse complémentarité des sexes.

Cette façon de réintroduire le genre (c’est-à-dire la manière dont une société produit deux catégories sociales aux rôles distincts, homme et femme) dans le discours sur le sexe est très stimulante, et cela permet de sortir de pas mal d’apories stériles propres à ce fameux couple conceptuel nature / culture (1). Les données biologiques ne sont pas déjà là, objectives, transparentes: elles sont interprétées au prisme du genre.

Thomas Laqueur parle aussi très longuement de l’interprétation avant le XVIIIe siècle des cas d’intersexuation, une question fondamentale dans les recherches sur les relations entre sexuation et genre en biologie (2).

Making sex se penche surtout sur des discours scientifiques (Ambroise Paré, Vésale, etc.), et parfois sur des cas juridiques. Il propose un commentaire d’un passage des Essais de Montaigne, mais il n’évoque pas en revanche de récits de fiction, et d’une façon plus large, de textes où les auteurs se permettent de délirer un peu.

Raconter la naissance des sexes

J’ai eu la chance de croiser quelques textes qui proposent des récits explicatifs du phénomène de la sexuation, et je les ai trouvés très intéressants, justement parce qu’ils ont une créativité plus assumée que les discours scientifiques (qui sont déjà des constructions, et non une émanation parfaite de la Réalité).

Je laisse de côté deux récits fondamentaux sur ce sujet: le récit de la Genèse (le deuxième), et le mythe de l’androgyne du Banquet. Rappelons simplement que le mythe de l’androgyne est moins un récit explicatif de la différence sexuelle qu’un récit sur la naissance du désir (homosexuel ou hétérosexuel). De surcroît, le récit de la Genèse est forcément présent, au moins en creux, dans nos textes. La fantaisie de ces textes est indissociable de leur mise en concurrence avec le récit biblique en particulier, ou de leur dimension directement parodique. J’évoquerai ici:

  • une petite histoire de La Fontaine au milieu d’un conte, « Les lunettes », sur le thème « pénis et vagin, qui sont-ils? d’où viennent-ils? ».
  • un fabliau médiéval, « Le con qui fu fait a la besche », qui comme le titre l’indique, explique comment le con (le sexe féminin) fut créé par le diable à l’aide d’une bêche.
  • un joli délire de Cyrano de Bergerac sur la vraie nature du pénis dans Les Etats et Empires de la Lune.

Histoire de nœuds

– La Fontaine, Contes et nouvelles en vers, « Les Lunettes ».

Je résume le conte rapidement: un jeune garçon de quinze ans s’introduit dans un couvent, déguisé en fille, pour coucher avec les jeunes religieuses. Lorsque l’une d’entre elles tombe enceinte, la mère supérieure se doute du déguisement et décide d’inspecter les organes génitaux de toutes les religieuses: le jeune homme doit donc trouver une solution pour dissimuler son pénis. Mais le mot n’est pas prononcé: on a à la place une longue digression, un détour par un autre récit:

Nécessite mère de stratagème
Lui fit. . . eh bien ? lui fit en ce moment
Lier. ..: eh quoi ? foin, je suis court moi-même :
Ou prendre un mot qui dise honnêtement
Ce que lia le père de l’enfant ?
Comment trouver un détour suffisant
Pour cet endroit ? Vous avez ouï dire
Qu’au temps jadis le genre humain avait
Fenêtre au corps; de sorte qu’on pouvait
Dans le dedans tout à son aise lire ;
Chose commode aux médecins d’alors.
Mais si d’avoir une fenêtre au corps
Etait utile, une au cœur au contraire
Ne l’était pas; dans les femmes surtout :
Car le moyen qu’on pût venir à bout
De rien cacher ? Notre commune mère
Dame Nature y pourvut sagement
Par deux lacets de pareille mesure.
L’homme et la femme eurent également
De quoi fermer une telle ouverture.
La femme fut lacée un peu trop dru.
Ce fut sa faute, elle-même en fut cause ;
N’étant jamais à son gré trop bien close.
L’homme au rebours ; et le bout du tissu
Rendit en lui la Nature perplexe.
Bref le lacet à l’un et l’autre sexe
Ne put cadrer, et se trouva, dit-on,
Aux femmes court, aux hommes un peu long.
Il est facile à présent qu’on devine
Ce que lia notre jeune imprudent ;
C’est ce surplus, ce reste de machine,
Bout de lacet aux hommes excédant.

Ce qui est très intéressant dans ce récit, c’est que la morphologie des organes génitaux est justifiée par des différences de caractère qui préexistent à tout dimorphisme sexuel – hommes et femmes ont à l’origine un corps identique, mais ne se confondent pas. Même ce qui sert à former les organes génitaux – le lacet – est identique (« par deux lacets de pareille mesure »): c’est le genre qui produit entièrement un corps sexué. On explique la création du sexe féminin par une volonté des femmes de cacher leurs secrets, un tempérament qui tend à la dissimulation (« Ce fut sa faute, elle-même en fut la cause »).

Même s’il y a une symétrie physique (« Aux femmes court, aux hommes un peu long »), il semble que seul le sexe féminin soit réellement motivé par le récit – difficile en même temps d’expliquer pourquoi les hommes voudraient cacher leur cœur… pas trop.

Si l’on suit le discours du fabuliste, c’est une fois que le récit de cette différence morphologique est fait que l’on peut deviner le mot censuré. Le récit explique en fait le principe même de l’inspection: un jeune homme peut se faire passer pour une fille sans trop de difficultés, mais la différence des organes génitaux empêche de confondre les deux genres, essentiellement différents. Elle fonctionne bien comme un signe, ce qui dit qui peut se trouver dans un espace (un couvent) ou un autre, qui permet de séparer des individus. Cette logique de différenciation est exacerbée par la chute du conte:

Touffes de lis, proportion du corps,
Secrets appas, embonpoint, et peau fine,
Fermes tétons, et semblables ressorts
Eurent bientôt fait jouer la machine.
Elle échappa, rompit le fil d’un coup,
Comme un coursier qui romprait son licou,
Et sauta droit au nez de la prieure,
Faisant voler lunettes tout à l’heure
Jusqu’au plancher.
II s’en fallut bien peu
Que l’on ne vît tomber la lunetière.

Si le sexe féminin était l’objet principal du récit digressif, c’est le sexe masculin, dans sa version la plus stéréotypée (en érection), que l’on retrouve dans la chute. Il y a une sorte de « retour du naturel » qui empêche la dissimulation, mais il s’agit moins de la différence anatomique elle-même que le désir sexuel (et, implicitement, l’hétérosexualité). La sexualité hétérosexuelle, au même titre que le tempérament féminin, précède et reconduit une différence morphologique marquée par l’ambiguïté et la possibilité d’une atténuation par le travestissement.

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L’oeuvre du diable

– « Le con qui fu fait a la besche », fabliau anonyme.

Je disais que le récit biblique était central pour appréhender les genèses « alternatives »: ici, on a directement une réécriture de la seconde genèse (celle où la femme est créée) suivie d’un récit complètement improbable sur la façon dont la femme est achevée, en recevant son sexe du diable. On a une sorte de création à quatre mains: une sexuation initiale, oeuvre de Dieu, et une sexualisation secondaire, oeuvre du diable.

Notre Seigneur créa Adam, qui se comporta si mal à son égard qu’il outrepassa son commandement. Ce fut en croquant la pomme, si l’Écriture ne ment pas. Dieu forma l’homme avec de la terre, puis prit l’une de ses côtes, qu’il lui avait placée au côté. Il ne prit ni plus ni moins, et en forma une femme de ses deux mains.

C’est pour cela que la femme endure tant de coups, parce que Notre Seigneur la fit à partir d’os. Si on prenait l’habitude de battre sa femme deux fois par jour, ou trois ou quatre, le premier jour de la semaine, dix ou douze fois dans la quinzaine, qu’elle jeûne ou qu’elle ne jeûne pas, elle n’en vaudrait que davantage.

La femme avait une belle poitrine et un beau visage. Dieu avait oublié de lui faire un con, parce qu’il n’y avait pas pris garde. Le Malin vint et la regarda, il se baissa un peu et se pencha, et vit qu’à la troisième vertèbre de son échine, il n’y avait qu’une seule ouverture.

Il alla voir Dieu, et alors il lui dit: « Seigneur, c’est du mauvais travail: il manque à la femme la moitié! Vite, revenez là-dessus, et mettez de l’autre côté ce qui est indispensable! Car la femme ne vaut pas un clou si elle n’a pas de tanière placée près de son derrière. – Hé, dit Dieu, moi je n’y comprends rien: c’est toi qui t’occupes de ce genre de choses. » Le diable répondit: « Et comment ferais-je? – Je dis, sérieusement, que tu vas le faire maintenant, sans ajouter rien à toi, et sans rien enlever de ce que j’ai fait. » Le Malin dit: « Je ferai comme ça! »

Le diable prit donc des marteaux, des cognées et des cisailles, des bêches tranchantes et des haches, et de grandes cognées affûtées, et les considéra pour choisir l’outil qui serait le plus adapté pour le travail qu’il avait entrepris.

Et il se dit qu’on ne lui reprochera rien s’il fait un grand sillon : on fait de plus grandes courroies en travaillant le cuir d’un autre. Il considère chacun des outils un à un, sans trop s’attarder. Quand il les a tous examinés, il se rend bien compte que la bêche est assez tranchante, et qu’avec elle il peut faire aussitôt un trou grand et profond: il se dit qu’il n’y a pas de si bon outil au monde. Il prend la bêche et l’enfonce toute entière, jusqu’au manche. Ainsi fit-il le con avec une bêche.

Il se baisse vers la femme, et lui pète sur la langue. C’est pour cela qu’elle jacasse et bavarde autant. Quand le pet lui arriva dessus, elle crut le recracher, mais il lui reste un pet dans le corps, que le diable lui laissa quand il se baissa sur elle. C’est pourquoi il faut supporter qu’elle ne puisse s’empêcher de parler, sauf par amour ou par grâce.

Que Dieu ne pardonne jamais celui qui dira autre chose que du bien d’elles, ou de leur con, car celui-ci a permis de faire de bien belles choses. Mais nombre d’hommes de biens se sont laissés ravager par lui. Ils se sont laissés déshonorer et humilier à cause de lui et en ont perdu tout leur bien. (3)

Ce récit qui semble presque de l’ordre du blasphème dans notre conception contemporaine des textes sacrés s’inscrit en réalité dans des questionnements théologiques, idéologiques et sociaux importants:

  • Comment articuler sexuation et sexualité? Si la sexualité est liée au péché, commence-t-elle avant ou après la chute? Peut-on concevoir une sexualité originelle dégagée du péché?
  • La domination masculine est-elle inhérente à la Création ou est-elle le résultat du péché originel?

Deux traits misogynes encadrent le récit de la formation du con: à chaque fois, il s’agit de prendre un élément du récit pour expliquer ou légitimer une stéréotype ou un aspect de la domination patriarcale. Pourtant, dans un cas, c’est aussi bien l’oeuvre de Dieu qui permet ces justifications (celle des violences conjugales) que l’oeuvre du diable (le pet qui explique le bavardage). Le domination et la violence sont donc justifiées avant même l’intervention du diable.

Le texte repose sur un paradoxe: il pose à la fois un manque dans l’oeuvre de Dieu, et le caractère diabolique de la sexualité, qui est semble-t-il au sens propre l’oeuvre du diable. Cette invention narrative permet à Dieu de garder les mains propres, pour ainsi dire. Plus indirectement, cela permet aussi de dédouaner Adam de la responsabilité du premier acte sexuel (en utilisant l’attribut traditionnel d’Adam, la bêche).

La morphologie du sexe féminin (le trou, l’ouverture) est en même temps motivée par l’impossibilité de placer sur le même plan Dieu et le diable: seul Dieu est un véritable créateur; le diable ne crée rien – il se contente de remodeler ce qui existe déjà, à la manière d’un artisan ou d’un paysan (donc d’un subalterne dans la hiérarchie sociale, mais aussi de toute créature de Dieu après la chute, qui marque le début de l’agriculture).

On ne sait pas très bien par ailleurs si Adam, lui, avait un pénis avant la formation du con d’Ève, mais la cohérence logique n’est pas vraiment première dans ce récit. Le corps d’Adam est comme en-dehors des enjeux liés au genre et à la sexualité: il reste un impensé ici, parce qu’il ne pose pas problème.

Ce qui est frappant par rapport au texte précédent, c’est la violence que représente la création du sexe féminin: cette violence était déjà présente avec l’injonction à battre les femmes pour accroître leur valeur, mais la fabrication du sexe prend la forme d’une pénétration par un outil tranchant, assez clairement associée, symboliquement, à une défloration et un viol originel par lequel la sexualité devient possible.

On a en fait presque une genèse de l’injonction contradictoire: Ève est d’abord décrite comme incomplète parce qu’elle n’est pas sexualisée, puis son corps est décrit comme une source de péché pour les hommes (même si leur sexe est associé à un principe de génération et de fertilité à la fin du texte) parce qu’elle l’est. Autour de ce récit parodique sur l’origine du con se tressent donc des enjeux multiples qui impriment sur un corps une idéologie sexiste et conservatrice.

On dirait un serpent qui danse…

– Cyrano, Etats et Empires de la lune.

Difficile de résumer cette oeuvre du XVIIe siècle qui est vraiment très singulière. Essayons tout de même: le narrateur se retrouve au paradis terrestre (… sur la Lune, logique) après avoir fabriqué une machine pour aller sur la Lune, habitée par les Séléniens. Tout cela est parsemé de discussions sur la configuration physique de l’univers, le sexe et la famille, les atomes et l’immortalité (ou non) de l’âme. Le narrateur parvient finalement à rentrer sur Terre avec l’aide du diable.

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Henriot, Cyrano face à la lune

Il rencontre dans ce paradis terrestre le prophète Elie, qui essaie de lui apprendre des choses:

« J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut vous avoir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Ève et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu, pour punir le serpent qui les avait tentés, le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles. Quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi; car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ; ou si lors qu’avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement par le poison qu’il inspire à vos artères que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes.

– En effet, lui dis-je en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours de s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête. »

Je voulais continuer ces fariboles, mais Elie m’en empêcha : « Songez, dit-il, que ce lieu est saint. »

On a dans ce texte un double déplacement:

1. Le récit d’Elie qui est une sorte de sequel du récit de la Bible (« un secret dont on ne peut vous avoir instruit »), mais aussi une déformation. Dans le récit de la Genèse en effet, le destin du serpent fait l’objet d’une décision divine, qui donne d’ailleurs aussi une explication à un phénomène naturel (les serpents rampent, sans membres, et leur morsure est venimeuse):

L’Éternel Dieu dit au serpent: Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. (Genèse 3, 14-15. Traduction de Louis Segond)

La décision divine est donc modifiée par le discours d’Elie: elle n’explique plus l’existence de cet animal sur la terre; le personnage biblique du serpent permet d’expliquer le corps humain – il y a un déplacement, que l’on peut rapporter à l’intérêt des sciences, en particulier au XVIIe siècle, pour le fonctionnement du corps humain. Ici, on parle donc de la forme des intestins, des gargouillis quand on a faim et des indigestions.

2. Le narrateur introduit un deuxième déplacement, en reprenant ce modèle d’explication fantaisiste, pseudo-scientifique, par une invention qui tire le discours du côté de l’obscénité, en passant des intestins au pénis, mais aussi du talon mordu du récit biblique au sexe de la femme.

Ce déplacement implique une spécialisation sexuée: alors que tous les êtres humains peuvent constater un fonctionnement similaire de leurs intestins, le pénis est habituellement conçu comme le propre de l’homme. Le narrateur complète donc son explication par un terme complémentaire: celle qui reçoit la piqûre. Le ventre qui permet la digestion dans le discours d’Elie devient le ventre de la gestation pour la femme (qui a donc un utérus mais pas d’intestins? je vous ai bien dit qu’il ne fallait pas chercher trop de logique). L’explication propose également une représentation agressive et violente de la sexualité masculine, par ce rapprochement entre serpent et pénis.

Elie finit par en avoir assez des blasphèmes du narrateur qui n’arrête pas de troller, et le chasse du paradis terrestre. Celui-ci découvre alors les Séléniens, qui ont la particularité d’être très à l’aise avec le sexe (les hommes portent des faux pénis à la place d’épées, parce que la vie c’est mieux que la mort, si, si!).

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Jasper dans Gandahar de René Laloux: le monde des Séléniens doit ressembler à ça

Conclusion: on voit qu’il y a une vraie difficulté à traiter les deux organes génitaux typiques de façon unifiée: on part toujours de l’un pour évoquer l’autre, quand celui-ci est évoqué (ce qui n’est pas le cas dans le fabliau).

Dans ces trois textes, inventer une origine des organes sexuels, c’est proposer un discours sur le genre et la sexualité. Mais c’est aussi inventer ces organes sexuels, les différencier, les définir, sélectionner quelle partie du corps en fait partie ou non (seul le pénis semble avoir une existence « positive », le vagin reste un trou défini par la pénétration; vulve, clitoris, utérus et ovaires ne sont pas mentionnés ici). En fin de compte, la différence de genre précède toujours la différenciation anatomique: le corps ne vient qu’après.

Notes:

(1) On peut lire à ce sujet le billet très clair et synthétique d’Anne-Charlotte Husson, « Quels sont les liens entre sexe et genre? » .

(2) Les travaux d’Anne Fausto-Sterling, qui sont en général bien vulgarisés quoique déjà assez anciens, montrent par exemple que le modèle caractère sexuels primaire – caractères sexuels secondaires, le tout parfaitement concordant est une norme de genre appliquée à l’interprétation des corps, et pas une « réalité objective ». On peut lire au sujet de son ouvrage le plus célèbre, Les cinq sexes, ce billet de Noémie Marignier.

(3) Je n’ai pas trouvé de traduction de ce texte disponible en ligne. J’ai donc fait ma propre traduction, avec de nombreuses corrections et suggestions de François-Ronan Dubois dont j’ai reproduit les propositions pour le premier et le dernier paragraphe du fabliau. Je donne le texte en ancien français à l’appui:

Adans, que Nostre Sires fist,
Qui puis vers lui tant se mesfist,
Qu’il passa son commandement
– Se l’Escripture ne nous ment,
Ce fut par le mors de la pomme-,
De la terre forma Dieus l’omme;
Puis si en prist une des costes
Qu’il li ot au costé apostes
– Onques n’en prist ne plus ne mains -,
Si en fist fame a ses deus mains.
Por ce sueffre fame tant cops
Que Nostre Sires le fist d’os.
Qui acoustume fame a batre
Deus foiz le jor, ou trois ou quatre
Au premier jor de la semaine,
Dis foiz ou douze la quinsaine,
Ou ele jeünast ou non,
Ele n’en vaudroit se mieus non.
Fame ot biau col et biau viaire;
Con i oublia Dieus a faire,
Qu’il ne s’en estoit donez garde.
Li maufez i vint et l’esgarde:
Un petit s’abesse et encline,
Et vit au tiers neu de l’eschine
Qu’il n’u avoit c’un seul pertuis.
A Dieuvint et se lit dist puis:
« Sire, mal avez esploitié:
A fame faut bien la moitié!
Fetes tost et tornez arriere,
Et metez ou quartier derriere
La chose qui mieus i besoingne!
Quar ne vaudroit une eschaloingne
Fame, s’ele n’avoit tesniere
Mise pres de la creponiere.
– Hé, dist Dieus, je n’i puis entendre:
De ce te covient garde prendre. »
Dist deables: « Et je comment?
– Je le te di tout vraiement
Que tu orendroit le feras,
Que rien du tien n’i meteras
Ne n’en osteras nient du mien. »
Dist li maufez: « Jel ferai bien! »
Dont prist li deables martiaus,
Et doleoires et cisiaus,
Besches trenchanz et besaguës,
Et granz coingnies esmolues,
Et regarda selonc son chieus
Li quels des feremenz vaut mieus
A l’uevre fere qu’ot empris.
Et dist ja n’i sera repris
Que il n’i face une grant roie,
Quar d’autrui cuir large corroie!
Trestoz les feremenz esgarde
Un a un, que point ne s’i tarde;
Et quant il a trestout veü,
Si a mout bien aperceü
Que la besche est assez trenchant,
S’en puet on fere maintenant
Une grande fosse et parfonde:
Il dist qu’il n’a si bone el monde.
La besche prent et si s’afiche,
Toute enz jusqu’au manche la fiche:
Ainsi fist le con a la besche.
Vers la fame un petit s’abesse,
Un pet li a fet sor la langue.
Por ce borde ele et jengle tant.
Et quant li pes li vint devant,
Ele le cuida geter hors,
Mes le pet li remest ou cors,
Que li deables i lessa
Quant sus la fame s’abessa.
Por ce le doit l’en mout soufrir:
De parler ne se puet tenir,
Se n’est par amors ou par don.
Ja Dieus ne li face pardon
Qui d’eles dira fors que bien
Ne de le lor cons, por nule rien,
Quar il a mout bon estruit.
Mes maint preudomme en sont destruit:
Honi en sont et confondu,
Et lor avoir en ont perdu.

 

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