La littérature a-t-elle quelque chose à nous dire sur l’amour?

« Comment faire lire les classiques? » : voilà une question centrale que les enseignant⋅e⋅s de français, les parents, voire les adultes d’une façon générale posent de façon récurrente, constatant que les enfants et les adolescent⋅e⋅s se dirigent davantage vers d’autres formes de pratiques culturelles, d’autres littératures ou d’autres médias, comme la bande dessinée ou la littérature jeunesse (à la fois valorisées parce que « au moins ils lisent » et soupçonnées de ne pas être de la « vraie littérature »). Cette volonté, qui n’est pas nouvelle, de « faire lire les classiques » dans une période où la légitimité culturelle d’autres productions s’accroît, sans pénétrer pour autant le cœur de l’institution scolaire, produit de nouvelles stratégies pédagogiques : il s’agit de renouveler les méthodes de lecture et d’appropriation du texte, souvent d’ailleurs en désacralisant en partie ce rapport au texte (on peut jouer avec l’oeuvre en la prolongeant, en la détournant sur le mode « et si… »), et surtout en montrant la « modernité » ou l’ « actualité » des classiques. L’idée, assez juste au demeurant, est qu’il est plus simple de faire étudier des classiques à des élèves qui y voient un intérêt, qui y prennent plaisir, qui puissent s’approprier un matériau peu familier à partir de pratiques culturelles plus familières – on ruse en passant ponctuellement par la bande dessinée, des adaptations cinématographiques ou par les outils numériques – ou de questionnements personnels. La stratégie est susceptible de s’étendre aux adultes, qui eux non plus ne lisent plus les classiques (et lisent moins que les enfants d’ailleurs), puisqu’ils ne vont plus à l’école.

Quel meilleure façon d’actualiser les classiques, dans cette perspective, que de parler d’amour ? Voilà un sujet qui intéresse tout le monde, et surtout des adolescent⋅e⋅s en construction, qui habituellement distraits de la réflexion par leurs hormones, pourraient enfin rediriger leur libido naissante vers une thématique qui réconcilie le corps et l’esprit, investissement personnel et intérêt intellectuel… Cela tombe bien puisque la littérature française, pleine de magnificence et de galanterie, accorde une place privilégiée au désir, à l’amour et à la séduction, et propose un panel de textes sur neuf siècles tout à fait à propos.

Sans vouloir condamner ces stratégies pédagogiques qui me semblent tout à fait intéressantes, j’aimerais réfléchir à certains écueils politiques et éthiques propres à la transmission de textes liés à l’amour ou la séduction. Je m’appuierai pour cela sur deux initiatives, l’une pleinement institutionnelle, l’autre non-scolaire, à destination du grand public :

(1) l’inscription de l’axe « Dire l’amour » dans les nouveaux programmes du collège, pour les classes de 4è, et les outils institutionnels actuellement disponibles pour les enseignant⋅e⋅s.

(2) je m’attarderai principalement sur un petit ouvrage paru en 2017, La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva franchement con sous-titré « coaching littéraire pour séduire en 7 étapes » écrit par Sarah Sauquet, enseignante de français.

Je renvoie également à certaines remarques que j’avais déjà formulées à propos de l’édition scolaire de L’art d’aimer d’Ovide, au programme du bac de latin il y a quelques années, dans un billet que j’avais intitulé « Ovide coach séduction« . Ces appuis sont forcément incomplets puisqu’une étude de terrain serait nécessaire pour aborder la question de façon satisfaisante ; je me permets donc d’emprunter une voie un peu oblique, qui j’espère n’invalide pas ma réflexion, mais qui constitue une limite méthodologique importante.

Pour contextualiser un peu : Sarah Sauquet est une actrice de la réflexion pédagogique sur le numérique menée par les enseignant⋅e⋅s. On voit se multiplier des initiatives de professeur⋅e⋅s de français qui proposent aux élèves la création de profils facebook des personnages, des protocoles d’écriture collective sur twitter, ou des blogs de classe qui accompagnent le travail sur les œuvres (à titre d’exemple, le travail pédagogique de Françoise Cahen décrit dans cet article). Qu’ils s’appuient ou non sur les outils numériques, ces protocoles tentent de tirer parti de l’illusion fictionnelle des œuvres étudiées et valorisent la production d’écrits par les élèves (une pratique pédagogique en fait très ancienne, mais mise en sourdine par l’apparition des méthodes de lecture structuralistes dans le secondaire avant d’être réinvestie par les enseignant⋅e⋅s). Sarah Sauquet a également créé une application dédiée à la littérature classique, « Un texte un jour », destinée à favoriser la lecture quotidienne de textes classiques.

Dans les nouveaux programmes de collège, l’axe « Dire l’amour » en 4è relève d’une même volonté de renouveler l’approche des textes, de façon moins chronologique ou générique (en abordant le roman réaliste au XIXe, le théâtre classique au XVIIe, l’apologue au XVIIe et au XVIIIe), en partant d’une problématique générale susceptible de « parler aux élèves », et en laissant une plus grande liberté aux enseignant⋅e⋅s dans le choix des corpus.

Ces stratégies pédagogiques posent la question de l’anachronisme et de la contextualisation. Si toute lecture est anachronique, certaines méthodes des études littéraires privilégient une restitution du contexte culturel, idéologique et historique du texte pour réduire cette difficulté ; d’autres approches proposent des outils d’analyse plus formels, susceptibles de décrire n’importe quel texte, une autre solution à ce problème. L’apport des théories de la réception favorise l’idée d’une actualisation, ou d’une actualité des œuvres, qui, plutôt que de chercher à combler l’écart, fait de la lecture anachronique, la lecture décalée dans le temps une dimension essentielle de l’intérêt que nous portons aux textes.

Par ailleurs, si j’ai commencé ce blog, c’est également avec le projet d’interroger ma propre réception d’œuvres anciennes, d’explorer la difficulté de certaines lectures, de prendre en compte mes réticences, mes blocages, mes exclamations d’énervement, etc. Ce type d’écriture, non-universitaire, me permet de faire tous les rapprochements improbables qui me semblent pertinents pour éclairer un texte, de rendre la lecture de mes billets plus plaisante (je l’espère), et de donner libre cours à mon amour des gifs en ponctuant Ovide de phrases de Cristina Cordula.

Le principal problème qui se pose spécifiquement pour l’approche des textes par la notion d’amour ou de séduction est le risque d’essentialisation d’un sentiment ou d’une pratique qu’elle comporte : on suppose qu’il y a une essence stable de l’amour, des sentiments, voire de la « nature humaine », comme le suggère l’introduction du livre de Sarah Sauquet:

C’est, en effet, à force de lire et de relire des classiques que j’ai pu affûter mon regard, étoffer mon jugement, mieux analyser des cas de figure auxquels j’étais confrontée ou qui m’avaient été relatés. Et j’aime à penser que sans les classiques, et la connaissance qu’ils m’ont apportée de la nature humaine et de l’intelligence des situations, je n’aurais pas su reconnaître le véritable amour quand il s’est présenté à moi. (p.12)

De la même façon, les ressources institutionnelles pour l’axe « Dire l’amour » posent des questions qui semblent assez insolubles d’une part et qui présupposent une essence du sentiment amoureux ou du désir d’autre part : « Que faire du trop-plein du désir? », « Comment et pourquoi l’amour, sentiment né de la présence, se dit-il pendant l’absence? », « Être absent à l’amour, est-ce être seul? », « Peut-on dire des nuances et de degrés d’attachement dans l’amour, ou nous réduit-il à l’expression de sa brutale émergence comme de sa fatale disparition? ».

Or non seulement il existe une histoire des émotions et des sentiments, une histoire de la littérature sur l’amour, et même une sociologie des sentiments, savoirs qui constituent des apports intéressants à la lecture des textes, mais l’amour et la séduction s’inscrivent également dans des contraintes matérielles, sociales, des rapports de genre et des enjeux propres à chaque époque. Être amoureux⋅se est différent de se marier ou de vivre ensemble, d’avoir des relations sexuelles, etc.

Je conseille à ce propos la lecture de l’article de François-Ronan Dubois, « Lire et interpréter La Princesse de Clèves dans la France des cités », sur son blog Contagions à propos du documentaire Nous, princesses de Clèves, qui met en évidence le décalage entre l’idée d’une actualisation évidente qui tiendrait à la continuité essentielle des sentiments décrits par le roman, et la diversité des lectures, entre les élèves filmés et leurs parents, c’est-à-dire de lecteurs/trices d’une même époque:

car ce que l’on attend finit évidemment par se produire : cette œuvre qui devait sembler si étrangère à des lecteurs qui en étaient particulièrement éloignée, leur devient peu à peu et compréhensible, et familière. Cette familiarité s’exprime toujours […] sur le mode d’une appropriation personnelle : les mêmes mots qui servent à décrire, dans le roman, les tourments et les hésitations de la Princesse de Clèves peuvent être employés par les personnages du documentaire pour relater leurs propres complexités sentimentales.

Si le documentaire s’en tenait là, il serait bien près de l’universalité anthropologique qui précisément fonde les discours défenseurs d’une atemporalité de l’œuvre littéraire. En effet, si des lycéens des banlieues peuvent s’exprimer à propos de l’amour de la même manière que la Princesse de Clèves, n’est-ce pas que les sentiments humains, indépendamment des déterminations sociales, connaissent une permanence seule permise par la nature humaine ?

L’ouvrage de Sarah Sauquet, qui se présente comme un manuel de séduction, et qui sera sûrement rangé en librairie parmi les livres de développement personnel, peut tout à fait être appréhendé comme une expérience d’écriture ludique sur la littérature classique, un outil de transmission pédagogique de textes canoniques (plutôt à destination d’un public adulte), et un essai d’interprétation des œuvres mentionnées. Je choisis du moins de l’aborder dans cette perspective. Un compte-rendu de l’ouvrage sur le site Le nouveau cénacle y voit également avant tout une proposition pédagogique:

Sarah Sauquet est professeure de Lettres dans un lycée depuis 10 ans, c’est la quatrième de couverture qui nous le dit. Cela a son importance car plusieurs chapitres de l’essai dont nous parlons pourrai[en]t inspirer les enseignants de lycée qui luttent pour intéresser ou pour faire écrire leur quarante élèves par classe de Seconde. […] S’agit-il du livre d’une professeure à ses lycéens ? Sans doute.  Interview imaginaires, fausses petites annonces matrimoniales, textos amoureux d’Emma Bovary ou de Monsieur Jourdain : autant de pages utilisées pour présenter ce qui aurait sans doute énormément de succès comme sujets de rédaction dans une classe de troisième ou de seconde. […] En somme, Sarah Sauquet a écrit un livre pour faire le cours que les professeurs de Lettres rêvent de faire : apprendre l’amour aux lycéens à travers la littérature.

Les intérêts du livre sont nombreux : l’ouvrage privilégie une lecture identificatrice, associée à des enjeux pratiques et intellectuels (savoir séduire, connaître ce qu’est l’amour). Il cultive la dimension ludique, décalée et irrévérencieuse de la lecture et des discours sur la littérature, en intégrant de très nombreux discours inventés des personnages, qui racontent leur histoire à la première personne, des anachronismes volontaires (tel personnage envoie des textos, ou crée une agence de séduction). De surcroît, c’est un ouvrage qui tente de ne pas reconduire les rôles différenciés de genre : l’ouvrage est clairement marketé pour les femmes (même si le questionnaire initial est en deux temps, « quelle séductrice » puis « quel séducteur es-tu? »), mais les personnages auxquels l’autrice invite à s’identifier dans une situation de séduction sont indifféremment des hommes et des femmes. Adopter les stratégies des hommes peut impliquer une part d’émancipation : s’autoriser à exprimer ses sentiments, ses désirs, à se déclarer, à ne pas attendre que l’autre prenne toutes les initiatives, me semblent par exemple des choses souhaitables pour les femmes. Elle choisit enfin de nommer l’être aimé ou désiré « Orlando » par référence à Woolf pour que cela puisse désigner aussi bien un homme qu’une femme, ce qui fait que le cadre n’est théoriquement pas hétéronormatif.

Les reproches que je fais à cet ouvrage, et qui révèlent pour moi des écueils plus larges dans la transmission des textes parlant de relations amoureuses ou de séduction (avec toutes les réserves méthodologiques énoncées plus haut), sont difficilement dissociables de ses qualités : s’il me semble tout à fait souhaitable d’envisager la séduction sans reconduire des rôles de genre, l’ouvrage a l’inconvénient d’évacuer tout simplement cette question alors que les rapports de genre sont absolument centraux dans les textes évoqués. En proposant des rapprochements entre séduction en littérature et coaching de séduction, l’ouvrage ignore les continuités réelles et problématiques des méthodes de séduction explicites qui résident bien souvent dans la manipulation, et laisse de côté la question du consentement. J’évoquerai notamment le traitement des « grands séducteurs » de la littérature, qui me gêne particulièrement dans cet ouvrage, et la façon dont la culture du viol est reconduite faute d’être analysée.

Dans l’un des chapitres, l’autrice étudie les métiers exercés par les personnages de littérature, en proposant de façon ludique des statistiques sur son corpus, avec cette introduction:

On ne va pas se mentir ! Il est aujourd’hui malheureusement plus facile de séduire et d’être séduit quand on est trader, financier, homme de pouvoir ou intellectuel, que lorsqu’on est agriculteur ou ouvrier, que l’on travaille de chez soi ou confiné dans un bureau. Chez nos héros de la littérature, la situation n’est guère différente. Les métiers que l’on rencontre le plus chez nos héros séducteurs parlent d’eux-mêmes ! (p.88)

screenshot-2017-01-24-at-11-02-18

L’autrice catégorise ainsi les métiers de courtisane ou de prostituée comme des métiers qui « nuisent à la drague » : on peut remarquer que cela dépend en fait du but de la séduction. Le statut de courtisane ne nuit pas la drague, au contraire, dans les limites de la discrétion et des convenances sociales, qui excluent en particulier le mariage. Il ne fait aucun doute qu’une courtisane, dans le contexte de l’époque, est désirable comme maîtresse, bien qu’elle ne puisse être acceptable comme épouse.

La question des rapports de classe, de la dépendance économique des femmes et du rôle social du mariage n’est pas abordée : l’anachronisme avec lequel cette question est abordée ne peut pourtant se passer d’une contextualisation, qui permettrait de s’interroger sur les enjeux sociaux et politiques contemporains du choix de conjoint⋅e par exemple. Il pourrait être également pertinent d’analyser quelles catégories sociales sont représentées en littérature, et si les types de couples formés correspondent aux pratiques matrimoniales majoritaires de l’époque (sur quoi repose le type de récit où une femme pauvre finit par épouser un homme très riche ?).

Dans le chapitre « Avez-vous le droit d’y aller? », l’autrice évoque les interdits possibles autour du désir amoureux : les exemples donnés sont notamment Phèdre, Thérèse Raquin et Tartuffe. Phèdre tombe amoureuse de son beau-fils, ce qui pose le problème de l’adultère et de l’inceste; Thérèse Raquin trompe son mari; Tartuffe veut coucher avec la femme de son ami et protecteur. Ces désirs sont donc transgressifs, mais faute de contextualisation, différents problèmes sont confondus, et la question du consentement ou des rapports de pouvoir n’est pas posée : ainsi, le désir incestueux de Phèdre, comme le rappelle l’autrice, se traduit surtout par une calomnie qui cause la mort d’Hippolyte en réponse à la non-réciprocité de son amour – peu importe à la limite qu’il s’agisse de son beau-fils ou qu’elle soit mariée (l’inceste est une dimension très importante de la pièce, mais ce n’est pas particulièrement plus grave de causer la mort de son beau-fils que de causer celle de n’importe quelle autre personne que vous aimez et qui ne veut pas de vous, par jalousie). Thérèse Raquin et son amant assassinent le mari, ce qui n’appelle comme commentaire que « Ces relations placées sous le signe de l’interdit sont, quand elles sont consommées, généralement sources de troubles et de malheurs », associant adultère et meurtre. Tartuffe harcèle Elmire en utilisant le chantage – le problème n’est peut-être pas tant qu’il convoite « le fruit défendu » alors qu’il prétend être ami avec Orgon (ah ben c’est du joli) que le rapport de pouvoir qu’il met en place pour harceler sexuellement les femmes placées sous l’autorité d’Orgon par la structure familiale du XVIIe siècle. Qu’est-ce qui est interdit ? Ces interdits sont-ils légitimes, sont-ils toujours valables, et les conséquences sont-elles les mêmes ? L’autrice se contente de souligner que la transgression est source de complication, et qu’il est préférable d’y songer un peu avant de se lancer:

Si les relations placées sous le signe de l’interdit sont souvent compliquées, et source de culpabilité, toutes ne sont pas vouées à un funeste destin. Il s’agit simplement de savoir où l’on met les pieds puisqu’une liaison amoureuse finit généralement par être découverte, d’autant plus à l’heure des réseaux sociaux où tout se sait ! (p.51)

Les problèmes les plus évidents, et que l’on retrouve dans les ressources scolaires pour l’axe « Dire l’amour », concernent le traitement des personnages de séducteurs, et la place accordée à la notion de transgression des normes, sans questionnement sur les rapports de pouvoir et les violences représentées.

On trouve un premier problème dans un passage qui évoque la scène du Lys dans la vallée dans laquelle le personnage principal embrasse soudainement le dos d’une femme en y roulant sa tête. Cette agression sexuelle appelle un commentaire qui ramène cela à une question de convenance, et le geste non-consenti est valorisé comme une approche possible, et érotisé, sous couvert de pragmatisme:

Aussi inconvenante soit-elle, cette approche a au moins le mérite d’être efficace et de laisser un souvenir impérissable.

Trois personnages littéraires masculins sont ensuite réunis comme conseillers d’une agence de séduction fictive : Georges Duroy (Bel-Ami), Valmont et Don Juan (Manon Lescaut s’occupe des femmes). Il est bien sûr pertinent de supposer que ce sont ces personnages-là qui seraient à la tête d’une agence de séduction si « personnage de littérature » était un critère de recrutement. Encore faut-il expliquer pourquoi… Les trois personnages sont certes des séducteurs (au sens où beaucoup de femmes ont envie de coucher avec eux ou tombent amoureuses), mais les deux premiers au moins sont également des violeurs, et Don Juan l’est également en-dehors de la version qu’en donne Molière (qui reste la plus étudiée en classe).

Il aurait été intéressant à cette occasion d’aborder les problèmes posés par les agences de coaching en séduction et les réseaux de pick-up artists (techniques de manipulation, valorisation des agressions sexuelles, incitations au viol, racisme et sexisme assumés…), mais le sujet est surtout abordé pour son potentiel ludique, producteur d’anachronismes et de textes d’invention, avec un petit discours commercial offert par chaque personnage.

On a ainsi pour Don Juan un exercice d’écriture qui reprend des expressions typiques du vocabulaire de la séduction masculine (ce qui est parfaitement cohérent) mais sans jamais les interroger :

Je vois chaque femme comme une terre à conquérir et mets tout en œuvre pour la séduire ! Fleurs, mots doux, poursuite de mes assiduités, rien n’est de trop pour arracher un simple baiser. (p.191)

Le personnage littéraire n’est pas ancré dans un texte précis, et peut par conséquent désigner aussi bien le personnage de Molière que les personnages de Tirso de Molina et Mozart qui sont bien, quant à eux, des violeurs.

Les ressources d’Eduscol pour l’axe « Dire l’amour » dans les programmes de collège proposent également une piste d’actualisation de la figure de Don Juan, en comparant le personnage à la figure du slasher, personne qui change fréquemment d’emploi ou en occupe plusieurs à la fois à l’insu de ses employeurs pour s’assurer une plus grande liberté. La ressource suggère ainsi ce rapprochement:

De la même façon que le séducteur profite de la précarité d’une situation amoureuse, un phénomène de société séduit, qui permet de céder à plusieurs sirènes professionnelles : le slasher est un terme qui peut désigner un homme qui ne reconnaît pas de maître et multiplie les métiers comme Dom Juan multiplie les conquêtes.

On évite là encore la question des rapports de pouvoir, avec une conception mythifiée du personnage de Don Juan comme modèle de liberté, alors qu’il s’agit d’un puissant aristocrate, en situation de supériorité sociale sur tous les autres personnages.

Plus étonnant dans le livre de Sarah Sauquet : la citation qui introduit le discours commercial de Valmont est tirée de la lettre XCVI des Liaisons dangereuses, précisément celle où il décrit le viol de Cécile:

“Une fois sûr d’arriver, pourquoi tant presser le voyage ?” En esthète et libertin, je n’aime rien mieux que de prendre mon temps, et je suis donc le coach des clients esthètes, qui ont du temps, autrement dit des seniors ! Thés dansants, salles des ventes, clubs d’œnologie, sorties culturelles, visites guidées de lieux d’exception, j’accompagne mes clients dans des événements ciblés où rien n’est plus important que l’art de la conversation. Mes services peuvent même s’accompagner de cours de culture générale. (p.192)

Le personnage de Valmont est l’un des plus cités dans l’ouvrage, avec des nombreux discours inventés à la première personne, comme celui-ci:

Je pris un plaisir inouï à voir la jeune ingénue lentement renoncer à tous ses beaux principes, tromper Danceny et trahir l’engagement pris envers Gercourt. Séduire, déflorer Cécile et l’initier aux jeux libertins. (p.37)

Le commentaire qui accompagne ce discours insiste sur les machinations de Merteuil et Valmont : Sarah Sauquet souligne la nécessité de prendre garde aux véritables motivations d’un partenaire, de rester « vigilant » face à quelqu’un qui pourrait cacher quelque chose. On ne rappelle pas en revanche que Cécile « renonce à ses beaux principes » quand elle violée par Valmont, qui utilise la force, sans se contenter de cacher ses véritables motivations (même si, certes, il les cache).

Ailleurs, Valmont est carrément pris comme modèle de séduction pour sa capacité à se projeter et sa détermination sans faille:

Si cette attitude peut passer pour présomptueuse ou amorale, elle est aussi et surtout celle d’un conquérant, comme il se définit lui-même, qui perçoit les femmes comme des territoires à envahir. Et c’est seulement en partant dans une telle optique, en étant assez fort pour devancer et dépasser les obstacles qui s’offriront nécessairement à lui, que Valmont pourra, en bon stratège, atteindre son objectif.

Notre conseil : Croire en son étoile ou forcer le destin – appelez ça comme vous voulez – est une attitude qui implique du courage, et une certaine forme de générosité. Si vous savez rester lucide et prudent – tout le monde n’a pas le charisme et l’assurance d’un Valmont –, ce comportement constituera un atout essentiel dans votre entreprise de séduction. (p.75)

Pour Cécile, cette attitude « conquérante » de séduction pensée sur un modèle militaire se traduit par un viol. Pour Mme de Tourvel, même si les sentiments de Valmont sont plus complexes (ou du moins existants), la relation sexuelle est obtenue au terme d’un chantage au suicide et lors d’un évanouissement. Ne mettre en avant ni ces viols ni les problèmes inhérents à l’analogie entre séduction et conquête est très problématique. Autrement dit, il ne suffit pas d’examiner les « motivations » de Valmont, mais aussi ses moyens d’action (manipulation, chantage et viol).

Les ressources d’Eduscol développent des pistes d’étude sur Les liaisons dangereuses (un texte rarement étudié au collège dans les anciens programmes), à l’intérieur d’une problématique essentialisante qui interroge le concept de « séducteur » à partir de « l’union et la division: deux grands principes de l’univers », en parlant du mythe de l’androgyne. Le rapport n’est pas franchement pas évident. La question des violences sexuelles n’est jamais évoquée dans le document. On se demande seulement si Valmont est « séducteur ou stratège », et on avance que « la séduction vise à détruire le mariage présent de Tourvel, celui futur de Cécile et Gercourt », aspect important pour la compréhension de l’oeuvre mais qui, à nouveau, occulte le viol de Cécile par Valmont.

La même occultation des violences sexuelles se produit pour Georges Duroy, le personnage principal de Bel-Ami, dans l’ouvrage de Sarah Sauquet. Le viol de Mme Walter rejoint ainsi le CV du personnage. Le but de ce CV est de faire le point sur ses expériences amoureuses pour se rassurer, avec un bilan de compétences. L’expression « l’art de la séduction et du marivaudage » à nouveau, est un euphémisme qui n’est jamais nuancé par l’étude des moyens par lesquels Georges Duroy obtient des relations sexuelles :

screenshot-2017-01-24-at-12-02-46screenshot-2017-01-24-at-12-02-51

Le seul élément critique et politique que l’on trouve associé à un anachronisme ludique chez Sarah Sauquet est une remarque qui conclue un chapitre évoquant les « cougars » et les « MILF » de la littérature classique (c’est-à-dire les femmes qui ont une relation avec des hommes plus jeunes):

Notre conseil : Si sortir avec une femme plus âgée est relativement entré dans les mœurs, certains s’étonnent toujours des couples hétérosexuels au sein desquels la femme est « plus » : plus âgée, plus diplômée, plus riche, plus ceci, plus cela… preuve que le féminisme a encore de beaux jours de lutte devant lui !

Au cours des discussions avec des étudiant⋅e⋅s et enseignant⋅e⋅s sur l’occultation des violences sexuelles dans l’étude des classiques revenait souvent l’idée d’un écueil d’une approche formaliste, qui n’accorde pas assez de place à la lecture identificatrice, à « ce qui se passe vraiment », autrement dit à la fiction, qui invite à mettre à distance tout concept politique anachronique (comme le concept féministe de viol), et qui fait qu’on ne voit plus dans un texte qu’une suite de mots ou de figures rhétoriques, sans en comprendre le sens et sans l’actualiser. Il me semble que si des pratiques pédagogiques qui cherchent à privilégier ces processus d’actualisation, y compris par des processus ludiques, sont bienvenues pour dépasser les limites d’une approche très distante et académique d’un texte, elles doivent aussi se faire sous certaines conditions : assurer une compréhension réelle du texte, sans censurer les élèves dans les pratiques d’écriture proposées, sans considérer que les aspérités de l’œuvre, sa noirceur ou sa violence soient nécessairement incompatibles avec des approches ludiques ou innovantes, mais sans non plus les passer sous silence, ou de les traiter avec une complaisance finalement bien partagée par des approches plus traditionnelles.

____________________

[édit] J’ajoute à ce billet quelques réserves formulées par @MmeDejantee qui sont des questionnements que je partage mais que je n’ai pas mis en évidence dans mon texte:

– le risque, par une approche trop interventionniste dans l’enseignement qui s’appuie sur un certains nombres de valeurs féministes, de dénier aux élèves la capacité de s’approprier les textes au-delà des apparences, à partir de perceptions, d’émotions ou de symboles.

– le problème du respect de sentiments confus ou ambivalents qui caractérisent souvent la lecture et font l’intérêt de l’expérience littéraire, c’est-à-dire le respect de l’intimité des élèves : le risque serait de normer les réactions émotionnelles (ou esthétiques) et les pensées face à des contenus violents, en confondant expériences mentales et actes transgressifs.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s