Virilités académiques : genre et discours critique. (1) les personnages féminins forts comme mythe ?

Je commence une nouvelle série de billets courts (du moins, je vais essayer) à partir des contributions au tumblr « Virilités académiques » que des ami⋅es et moi avions lancé en partie pour plaisanter et qui demande encore à être complété (sortez vos archives).

Ce tumblr est constitué d’extraits très différents, issus d’ouvrages universitaires ou du moins spécialisés dans le domaine des lettres et sciences humaines et sociales (ellessachesse comme on dit chez nous) et vise à mettre en valeur leurs biais sexistes, androcentrés, hétérosexistes et hétérocentrés. Le but n’est pas simplement de ridiculiser leurs mâles auteurs, mais d’abord de mettre en valeur les théories cocasses, contestables voire totalement incompréhensibles que produit l’absence de réflexion épistémologique sur le genre et sur le point de vue masculin dans le champ de la recherche et de la critique universitaire.

Une des pièces les plus remarquables de cette collection – un texte de Jean-René Ladmiral sur la traduction – avait été auparavant longuement commentée par Claire Placial, comparatiste et spécialiste de traductologie, dans un billet passionnant. Je vais tenter de poursuivre ici l’entreprise dans le domaine de la critique et de la théorie littéraires ; les contributions au tumblr comme à cette série sont bien sûr bienvenues.

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Le mythe est partout. Donnons-en quelques exemples. Convoquons la saga débridée de Jacques Tardi, Les aventures d’Adèle Blanc-Sec qui, dans le Paris d’avant 1914, fait courir une jeune femme émancipée avec laquelle les hommes ont fort à faire. Confrontée au machisme et au machiavélisme éhontés de ses adversaires, l’héroïne nous rappelle que les mâles ont, décidément, du mal à cohabiter avec “l’autre moitié de l’humanité”. Ce faisant, Adèle Blanc-Sec nous apporte la preuve que la différence sexuelle, loin d’être un simple piment narratif, est un ressort qui, intelligemment exploité, confère aux bandes de cette série une épaisseur suffisante pour que lecteurs et lectrices échangent (au moins partiellement) leurs rôles ou postures. En bref, le modèle mythique de l’androgyne (cf. la figure du “garçon manqué”) n’est pas sans interférer sur l’idée que nous nous faisons d’Adèle Blanc-Sec.

Ce paragraphe est tiré du petit ouvrage La bande dessinée, publié par Armand Colin dans la collection « 128 » et écrit par l’une des figures les plus importantes de la première génération d’études sur la bande dessinée, Pierre Fresnault-Deruelle, spécialiste de sémiologie de l’image qui s’est particulièrement intéressé à l’œuvre d’Hergé.

Ce passage pose en fait deux problèmes : la définition du mythe et les présupposés différentialistes et androcentrés de l’auteur. Ces deux problèmes convergent ici pour donner naissance à cet exemple inattendu de présence du mythe dans la bande dessinée : la mise en scène d’une femme autonome comme personnage principal au milieu de personnages masculins sexistes.

(1) Le problème initial de définition concerne plus largement le chapitre consacré au mythe dans la bande dessinée dans l’ouvrage. Au début de la sous-partie consacrée à  « La vérité du mythe », Fresnault-Deruelle propose cette définition (il en propose deux autres, assez différentes, au cours du chapitre) : 

Mais le mythe est aussi une fiction fabuleuse, qui comporte son poids de vérité. Constitué de symboles, le mythe présente sous des formes exemplaires (personnages, situations) des idées relatives aux grandes questions de l’existence (qu’est-ce que la liberté ? Le destin ? L’altérité ? etc.). Certains récits ont des allures mythiques en ce qu’ils confèrent à leurs protagonistes une sorte d’aura, qu’il s’agisse de dieux ou de héros légendaires […], historiques ou ayant existé […] ou bien encore de personnages créés de toutes pièces (Tarzan, Barbarella, Corto Maltese). Les figures mythiques ont toutes quelque chose d’universel en ce qu’elles nous parlent plus ou moins secrètement de nous-mêmes. Par exemple, Astérix, qui résiste aux Romains, représente – certes, pour rire – une sorte d’idéal dans la façon qu’il a de résister au pouvoir omniprésent de Jules César, autrement dit l’Arbitraire.

N’étant pas du tout spécialiste de cette question, j’avance prudemment quelques objections à cette définition : le principal problème est qu’elle est susceptible de s’appliquer à toute la littérature, à partir du moment où l’on parvient à plaquer sur une œuvre quelques concepts qui en montrent la portée universelle et où l’on insiste sur le poids de vérité de la littérature. La « sorte d’aura » des personnages par laquelle les récits pourraient donner naissance à des mythes est bien imprécise, tout comme l’association du mythe et du symbole, qui ne me semble correspondre à aucun des exemples donnés.

Aucune mention n’est faite d’un des principaux traits de ce qu’on nomme habituellement un mythe dans la littérature écrite, à savoir la circulation des traits narratifs récurrents entre de nombreux textes, de sorte que la relation entre un texte et un autre est filtrée par l’ensemble des occurrences proches : Fresnault-Deruelle mentionne par exemple dans la même partie du chapitre la présence du mythe dans Les Cités obscures, autour du « mythe » de l’Apocalypse et des villes gigantesques sur le point de s’effondrer, « à mi-chemin entre Babylone et Métropolis ». La référence à Métropolis est très claire mais le film de Lang comporte lui-même des références permanentes à Babylone. La Tour, un autre volume des Cités obscures, fait référence au mythe de Babel, mais se présente comme un développement narratif à partir des représentations picturales de Brueghel et du problème de la connaissance la totalité gigantesque d’un bâtiment qui se confond avec l’univers fictif, posé par Borges dans Fictions. De ce type de relations dynamiques qui caractérisent les récits mythiques qui nous sont familiers, Fresnault-Deruelle ne dit rien.

L’appel au mythe semble finalement proche d’une stratégie de légitimation littéraire qui s’appuie sur le raisonnement suivant : le mythe est garant de valeur littéraire parce qu’il a une portée profonde, universelle et existentielle, donc si l’on peut montrer qu’une bande dessinée a des aspects mythiques, elle a une portée profonde et n’est pas la chose futile que l’on pense. Cela semble être le cas dans cette partie sur « La vérité du mythe » lorsqu’il mentionne Peanuts dans lequel « le thème de la clairvoyance enfantine, au travers duquel palpite le cœur du monde, n’a de cesse d’informer ce strip légendaire à tous les sens du terme », éloge qui ne justifie en rien l’assimilation de l’esthétique de Peanuts au mythe (ni même à la légende). Pour schématiser : Peanuts, c’est simple et c’est génial, donc Peanuts, c’est du mythe, donc Peanuts, c’est génial.

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(2) Cette confusion autour du mythe explique probablement l’évacuation du récit de l’Androgyne convoqué pour analyser Les aventures d’Adèle Blanc-Sec. Ce récit, raconté par le personnage d’Aristophane dans le Banquet de Platon, a en effet l’avantage d’être très bien identifié. Le récit évoque des formes originelles de l’être humain : une forme entièrement mâle, l’autre entièrement femelle et une troisième androgyne, à la fois mâle et femelle. Ces formes sont ensuite divisées par les dieux, ce qui donne des individus tels que nous les connaissons, qui cherchent leur moitié pour restaurer l’unité perdue – et c’est ce qui explique le désir et l’Amour. L’objet du récit de Platon n’est pas en priorité la sexuation, même si cette question est présente.

(3) Le passage du « modèle mythique de l’androgyne » aux Aventures d’Adèle Blanc-Sec relève d’un raisonnement dont beaucoup d’aspects m’échappent, mais dont je vais tenter de rendre compte. Ce que semble entendre Fresnault-Deruelle par le mythe de l’androgyne, c’est un récit qui explique la différence des sexes et leur opposition tout en proposition un déplacement de cette binarité stricte pour certains individus (ce qui n’a pas grand chose à voir avec le récit de Platon donc).

La série de Tardi est alors mythique à plusieurs égards : parce que les personnages masculins sont sexistes, on retrouverait la division dont ne parle pas le mythe de l’androgyne (?) ; parce qu’Adèle Blanc-Sec serait un « garçon manqué » (le terme lui-même est extrêmement sexiste, s’il faut le souligner), elle actualiserait le mythe de l’androgyne. Le personnage n’a en fait de « masculin » que son autonomie sociale et financière, son statut de personnage principal d’une série de bande dessinée, son caractère indépendant et autoritaire et son langage souvent familier et sonore. Par ailleurs, Adèle Blanc-Sec porte des vêtements très féminins (sauf lorsqu’elle est déguisée), est décrite comme attirante et est l’objet des fantasmes d’une bonne partie des personnages masculins de la série. Bref, les quelques traits associés à la masculinité chez Adèle Blanc-Sec sont loin d’en faire un personnage androgyne : on a très clairement un personnage de femme.

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(4) Rappelons le cœur du propos de Fresnault-Deruelle :

Adèle Blanc-Sec nous apporte la preuve que la différence sexuelle, loin d’être un simple piment narratif, est un ressort qui, intelligemment exploité, confère aux bandes de cette série une épaisseur suffisante pour que lecteurs et lectrices échangent (au moins partiellement) leurs rôles ou postures.

Je ne sais pas très bien comment comprendre la mention de la différence sexuelle comme ressort narratif. Je vois deux possibilités : soit la différence sexuelle désigne le sexisme – bienveillant ou hostile – des personnages masculins, soit la différence sexuelle désigne la différence de la Femme comme personnage principal de bande dessinée, ce qui en effet n’arrive pas souvent, et qu’il faut exploiter avec intelligence pour que tout cela ne soit pas gratuit (une femme dans Star Wars VII juste pour mettre une femme ? Ne manquerait-il pas une justification scénaristique ou interprétative ? – qu’au moins son utérus engendre la future génération de jedi).

Le simple fait d’envisager que la présence d’un personnage principal féminin pourrait n’être qu’un « piment narratif » (???) est à mon sens légèrement insultant : qu’une grande partie des personnages féminins ne soient là que pour mettre en valeur le héros, être dessinées à poil ou crée une sous-intrigue amoureuse, c’est un tout autre problème, qui relève du sexisme. Le propos de Fresnault-Deruelle sous-entend finalement que l’état « normal » du personnel narratif dans la bande dessinée, c’est de ne comprendre que des hommes. L’introduction de la « différence sexuelle » introduirait de nouvelles possibilités, comme un ressort narratif parmi d’autres.

(5) Comment comprendre, à partir de là, la question de l’identification ? Quels sont ces « rôles et postures » que les lecteurs et lectrices échangent lors de la lecture ? Est-ce parce qu’Adèle Blanc-Sec est simultanément un personnage à part entière et un objet de désir qu’elle est androgyne ? Parce que les lecteurs pourraient alors simultanément s’identifier à elle et la désirer ?  Que certains personnages qui désirent Adèle Blanc-Sec offrent un très bon relais au regard masculin désirant sur le corps de l’héroïne, c’est certain. Les lectrices vont-elles pour autant s’identifier de leur côté aux personnages masculins ? Ou bien le changement réside-t-il dans la possibilité de s’identifier enfin dans un personnage principal féminin qui ne soit pas réduit au rôle de faire-valoir ? Les lectrices n’ont-elles pas déjà acquis – à force – la capacité de s’identifier au personnage principal d’un récit, qu’il soit féminin ou masculin, compte-tenu de l’offre existante ? Peut-être Fresnault-Deruelle veut-il dire la grande subtilité de la série est que les lecteurs seront obligés de prendre conscience du machisme des hommes (pardon, *repenser leur rapport à l’altérité*) puisqu’ils se sentiront d’abord proches du personnage principal féminin : dans ce cas, on devrait faire ça plus souvent – mais rien de mythique là-dedans (sauf si les-dits personnages féminins sont des Amazones, là d’accord) …

Bref, s’il y a bien une chose qui influe sur notre perception d’Adèle Blanc-Sec, ce sont les normes de genre, la rareté des personnages principaux féminins dans les bandes dessinées et la mise en scène du regard masculin dans la série. En l’absence d’un minimum de réflexion sur la question de la représentation des femmes dans la bande dessinée, on peut ainsi produire une interprétation parfaitement farfelue, en s’étonnant candidement de leur présence comme personnages principaux de récits de bande dessinée, et en lui conférant une valeur mythique. Quant aux grandes questions existentielles que se posent certains hommes dès que des femmes sont représentées dans des productions culturelles non-cloisonnées …

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