Autrices, programmes et canon: mais est-ce si grave? (3)

On peut donc expliquer pourquoi il n’y a historiquement pas autant de femmes que d’hommes qui écrivent, pourquoi encore moins sont étudiées en classe, faire des efforts pour retrouver celles qui ont été oubliées, repenser l’histoire littéraire, révolutionner notre façon de concevoir le canon scolaire et universitaire, bon, bon… mais finalement, est-ce si grave de n’étudier (presque) que des écrivains?

Qui étudie le canon littéraire, qui l’enseigne?

Les cours de français entre la 6è et la 1ère sont fondés sur la transmission du canon littéraire, dans le cadre d’enseignements non-optionnels: l’enjeu concerne alors aussi bien les filles que les garçons.

Toutefois, dès que l’enseignement de la littérature relève d’une spécialisation, on trouve essentiellement des filles, comme le souligne Françoise Cahen dans sa pétition à propos des programmes de terminale littéraire:

A un type de classe composé en majorité de filles et des profs de lettres qui sont majoritairement des femmes, quel message subliminal veut-on faire passer?  Avec Bonnefoy, Jaccottet, Quignard, la littérature contemporaine a souvent été à l’honneur. Mais avec de bons chromosomes Y.

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Autrices, programmes et canon: « Mais on ne peut pas refaire l’histoire! » (2)

Dans la première partie de ce billet, on a vu que la proportion d’autrices dans les programmes d’agrégation et des ENS tournait autour de 5%. Pour le dire autrement, les auteurs y sont 19 fois plus nombreux que les autrices. Les études qui portent sur les manuels de français du secondaire donnent des chiffres proches.

Une fois ce constat posé, quels problèmes et enjeux implique la présence ou l’absence d’autrices dans les programmes du secondaire ou des concours de recrutement, et plus largement dans le canon littéraire français? En somme, pourquoi lisons-nous si peu d’œuvres écrites par des femmes?

L’accès à l’écriture et à la publication: une question de genre

Il faut d’abord évoquer la question des conditions matérielles d’accès à l’écriture: écrire suppose en général d’avoir reçu une éducation, notamment littéraire, d’avoir du temps, d’être éventuellement dégagé des tâches qui échoient traditionnellement aux femmes, et d’avoir une certaine indépendance financière. Ces conditions matérielles ont été résumées par la formule célèbre de Virginia Woolf:

All I could do was to offer you an opinion upon one minor point—a woman must have money and a room of her own if she is to write fiction.

Le simple fait d’écrire ou de ne pas écrire, si l’on exclut les délires psychologisants qui expliquent que les femmes ne ressentent pas le besoin de création parce qu’elles peuvent donner la vie, est lié au genre: le désir et l’activité d’écriture ne sont pas dissociables du genre (éducation, positions sociales et symboliques, modèles, …). Virginia Woolf, dans sa conférence « Professions for Women », décrit ainsi l’expérience de l’écriture comme une lutte violente contre une norme sociale intériorisée, celle de « l’ange du foyer », d’une féminité douce et rassurante, incompatible avec l’écriture:

And when I came to write I encountered her with the very first words. The shadow of her wings fell on my page; I heard the rustling of her skirts in the room. Directly, that is to say, I took my pen in my hand to review that novel by a famous man, she slipped behind me and whispered:

« My dear, you are a young woman. You are writing about a book that has been written by a man. Be sympathetic; be tender; flatter; deceive; use all the arts and wiles of our sex. Never let anybody guess that you have a mind of your own. Above all, be pure. »

And she made as if to guide my pen. I now record the one act for which I take some credit to myself […] I turned upon her and caught her by the throat. I did my best to kill her. My excuse, if I were to be had up in a court of law, would be that I acted in self-defence. Had I not killed her she would have killed me. She would have plucked the heart out of my writing.

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Autrices, programmes et canon: les chiffres (1)

[article mis à jour après la publication du programme de l’agrégation 2018]

Cette année encore, une pétition souligne l’absence complète d’autrices au programme de lettres de terminale littéraire. L’an dernier, c’était une élève qui avait relevé l’omniprésence des hommes dans les programmes; cette année, c’est au tour d’une enseignante, Françoise Cahen, de s’en indigner:

Le nouvel auteur au programme de littérature en terminale L est André Gide, avec son roman Les faux monnayeurs. C’est un beau livre, écrit par un auteur important qui mérite d’être étudié. Ce n’est pas lui, le problème.

Mais jamais une auteure femme n’a été au programme de littérature en terminale L. Nous ne demandons pas la parité entre artistes hommes et femmes. Nous aimerions que les grandes écrivaines comme Marguerite Duras, Mme de Lafayette, Annie Ernaux,  Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, Simone de Beauvoir, George Sand, Louise Labé… soient aussi régulièrement un objet d’étude pour nos élèves.

Aux épreuves anticipées de français du bac, cette année, aucune autrice n’est présente contre 12 auteurs dans les différents corpus de textes du bac de français. Un article du Monde, « Où sont les femmes? », propose des chiffres précis et des graphiques sur cette question.

Plus tôt dans l’année, la sélection officielle du festival d’Angoulême a fait l’objet d’un mouvement de boycott de la part de dessinatrices et autrices indignées par l’absence de femme dans cette sélection, alors que les noms d’autrices ayant une carrière riche et digne d’intérêt derrière elles ne manquaient pas. On pourrait citer de nombreux autres exemples, pour appuyer ce constat: l’absence de femmes dans une sélection d’œuvres culturelles jugées dignes d’être étudiées ou d’être saluées choque, et les explications maladroites de ceux qui établissent ces listes ne passent plus.

La pétition de Françoise Cahen sur les programmes de terminale se poursuit en avançant que le problème était propre au lycée, tandis que dans les programmes d’agrégation ou des concours des ENS, « les femmes [ne] sont pas complètement oubliées ». Certes, pas complètement. Il serait intéressant de voir exactement ce qu’il en est.

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Maître ou serviteur? Ambivalences du modèle courtois de séduction

Cette réflexion vient compléter des éléments déjà développés dans mon précédent billet, « Petit guide littéraire et mythologique pour violer mais pas trop violemment », qui allait un peu dans tous les sens, mais qui était notamment axé sur l’érotisation des violences sexuelles dans la mythologie. J’avais brièvement abordé la question du modèle de séduction proposé dans les Amours, que j’aimerais développer plus longuement ici.

Ce billet cherchait à montrer par un contre-exemple (le sonnet 20 des Amours) les limites d’un projet d’éducation à l’égalité entre hommes et femmes fondé sur la simple transmission du patrimoine littéraire amoureux français.

Un unique contre-exemple trouvé dans ce recueil de 218 sonnets (et 3 chansons!) n’est cependant pas suffisant pour analyser les problèmes que pose cette tradition littéraire qui propose – pour simplifier – une conception de l’amour « courtoise », c’est-à-dire fondée sur le dévouement total de l’amant et l’idéalisation voire la divinisation de la femme aimée (l’utilisation de ce terme est légèrement impropre, puisqu’il est plutôt utilisé pour décrire les spécificités de la littérature médiévale, dont hérite évidemment dans une large mesure le XVIe siècle; les propositions sont bienvenues pour trouver un terme plus adapté).

Je souhaiterais donc compléter cette objection par une critique un peu plus large de ce modèle, toujours en partant de la question des violences sexuelles (puisqu’il y a plus ou moins un consensus sur le fait que: c’est pas bien).

J’essaierai de centrer mon propos sur les manifestations littéraires et les élaborations culturelles de ce modèle au XVIè siècle, mais vous pouvez vous renseigner plus largement sur les problèmes posés par le « sexisme bienveillant » ou le « sexisme ambivalent », analysé par exemple ici.

Pour poser le problème, je remets cette image du précédent billet, car je n’ai pas trouvé de meilleure synthèse.

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Petit guide littéraire et mythologique pour violer mais pas trop violemment

[Avertissement: représentations picturales et récits de viols] 

« Si nos élèves avaient l’occasion de réapprendre par cœur un peu de notre poésie française, lire des œuvres de Ronsard comment pourraient-ils encore maltraiter une jeune fille ? »

Je sais bien que ça va finir par ressembler à de l’acharnement, mais je voudrais profiter de mon année d’agrégation pour répondre à une proposition de François-Xavier Bellamy, adversaire des ABCD de l’égalité et défenseur de la transmission de la culture française, de remplacer l’éducation à l’égalité par la lecture des poèmes de Ronsard. Il faut dire que c’est quand même osé: la solution semble tellement évidente, d’une simplicité qui lui donne une aura d’idée géniale – la réponse était donc, là, sous nos yeux, dans cet héritage culturel que nous avons renoncé à transmettre à l’école?

Je simplifie bien sûr, la solution, ce n’est pas seulement Ronsard, c’est aussi raconter le procès de Jeanne d’Arc, les recherches de Marie Curie (parce qu’on vous a déjà parlé d’une autre femme scientifique à l’école à vous?), mais surtout, surtout lire de la poésie parce que toute la finesse des relations entre hommes et femmes dans la culture française se trouve là. L’idée revient tout le temps dans les ouvrages, conférences, interventions de François-Xavier Bellamy, mais je vous cite juste un extrait de son audition au Sénat, le 19 Mars 2015.

« Je suis convaincu que [lutter contre le sexisme] n’est ni superflu ni irréaliste et doit constituer une priorité, ayant eu l’occasion de constater dans de nombreux établissements, notamment situés dans des zones défavorisées, que le sexisme est une réalité. […]

Il suffit d’ailleurs de s’intéresser à certaines productions de ce que l’on appelle les « cultures urbaines » pour constater que l’image de la femme y est souvent dégradée, maltraitée. Dans notre espace public même, nous devons reconnaître qu’à travers la publicité, le sexisme et la dévalorisation de la femme sont souvent une réalité. […]

Si, par miracle, nos élèves avaient l’occasion de temps en temps de réapprendre par cœur un peu de notre poésie française, lire des œuvres de Ronsard, Verlaine, Musset, Chénier, comment pourraient-ils encore mal parler à une jeune fille ou la maltraiter ? »

Il s’agit ainsi de dessiner un schéma binaire, d’opposer aux « cultures urbaines » (je ne pense pas qu’elles entrent dans la définition qu’a François-Xavier Bellamy de la culture), celles des « zones défavorisées », mais aussi celles de la mondialisation libérale ou de la société de consommation, la publicité en premier lieu, citée ici (je ne crois pas que par « espace public », FX Bellamy essaie de faire de l’humour sur le comportement de certains sénateurs à qui il s’adresse, malheureusement), à une culture française ancrée dans une tradition millénaire (Jeanne d’Arc), où se trouverait l’élaboration d’un modèle de relation entre hommes et femmes fondé sur le respect et la différence.

Cassandre, Europe et Danaé: l’imaginaire du viol dans le sonnet 20 des Amours

C’est vrai qu’à première vue, je trouvais ça mignon Les Amours, les 19 premiers sonnets, ça passait – certes, le côté Muse idéalisée je n’étais pas fan au départ, mais bon, c’est la poésie amoureuse du XVIè siècle, et ça ne peut pas être si terrible. Et puis, j’arrive au sonnet 20, et je me frotte les yeux, je relis trois fois, je regarde les notes, mais non, c’est bien ça:

Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant.

Je voudroi bien en toreau blandissant
Me transformer pour finement la prendre,
Quand elle va par l’herbe la plus tendre
Seule à l’escart mile fleurs ravissant.

Je voudroi bien affin d’aiser ma peine,
Estre un Narcisse, et elle une fontaine,
Pour m’i plonger une nuit à séjour ;

Et voudroi bien que cette nuit encore
Durât tousjours sans que jamais l’Aurore
D’un front nouveau nous rallumât le jour.

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Un viol disparaît: zone grise et mère coupable

fémN.B. Ce billet est le produit d’une discussion initiée sur Twitter par Caroline Muller à propos du Don Giovanni de Mozart, et poursuivie avec Maxime Triquenaux. Nous avons décidé de transformer cette conversation en une série de trois billets, qui posent la question du traitement du viol dans nos disciplines respectives (histoire et littérature).

  • « Retirer les guillemets. A propos de l’étude du viol conjugal et du nécessaire anachronisme » par Caroline Muller. Ici
  • « Laclos, Casanova et la culture du viol, ou du danger de fétichiser le XVIIIe siècle » par Maxime Triquenaux. Ici

LE COMTE
En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.
LA COMTESSE, piquée.
Donc elles doivent tout ?…
LE COMTE, riant.
Et l’homme rien ? Changerons-nous la marche de la nature ?

Le Mariage de Figaro est une pièce fabuleuse pour étudier le genre: abus de pouvoirs, chantage sexuel, relations abusives, généralisations constantes sur les hommes ou les femmes, naturalisation de la sexualité masculine, triomphe dramatique des personnages féminins… Tout cela est mis en scène par Beaumarchais, et les critiques font bien leur boulot en soulignant la place centrale des rapports de genre dans la pièce.

On lit moins en général (sauf quand on a le bonheur de l’avoir au programme d’agrégation) la pièce suivante, La Mère coupable, écrite en 1792, qui se déroule vingt ans après et met à nouveau en scène les personnages principaux du Mariage de Figaro: le Comte Almaviva, la Comtesse, Suzanne et Figaro.

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En lisant Virginia Woolf lire: un torrent de conscience féministe

I opened it. Indeed, it was delightful to read a man’s writing again. It was so direct, so straightforward after the writing of women. It indicated such freedom of mind, such liberty of person, such confidence in himself. One had a sense of physical well-being in the presence of this well-nourished, well-educated, free mind, which had never been thwarted or opposed, but had had full liberty from birth to stretch itself in whatever way it liked. All this was admirable. But after reading a chapter or two a shadow seemed to lie across the page. it was a straight dark bar, a shadow shaped something like the letter ‘I’. One began dodging this way and that to catch a glimpse of the landscape behind it. Whether that was indeed a tree or a woman walking I was not quite sure. Back one was always hailed to the letter ‘I’. One began to be tired of ‘I’. Not but what this ‘I’ was a most respectable ‘I’; honest and logical; as hard as a nut, and polished for centuries by good teaching and good feeding. I respect and admire that ‘I’ from the bottom of my heart. But–here I turned a page or two, looking for something or other–the worst of it is that in the shadow of the letter ‘I’ all is shapeless as mist. Is that a tree? No, it is a woman. But…she has not a bone in her body, I thought, watching Phoebe, for that was her name, coming across the beach. Then Alan got up and the shadow of Alan at once obliterated Phoebe.

Donc, j’ai lu To the lighthouse de Virginia Woolf. Si Agnès Varda a fait ce qui me manquait chez Bergman, Virginia Woolf, elle, m’a donné en quelque sorte ce manque chez Proust (il n’y aucune intériorité féminine chez Proust. Zéro. Enfin on sait qu’elle existe mais on ne peut jamais la connaître. Deal with it.)

Je voudrais cependant parler plus particulièrement d’une autre œuvre, son essai A room of one’s own, publié en 1929. La grande réussite de cet essai, c’est que Woolf choisit d’argumenter en représentant sa conscience féministe qui regarde le monde en cherchant ce qu’elle pourra bien dire à une conférence sur le thème « Women and Fiction » et ne cesse de se heurter aux manifestations du patriarcat à chacun de ses pas. Pour décrire le problème des femmes dans son rapport à la littérature, Woolf choisit de décrire un parcours de pensée où le patriarcat s’immisce sans cesse, où il est inévitable, où il suscite frustration, colère, tristesse, émotions qui sont au cœur de son argumentation, et lui donnent une puissance et une force singulières.

Ce parcours de conscience est justifié par la volonté de retracer la lente construction d’une « opinion » (ni une thèse, ni une argumentation) qui forme le motif principal de l’essai tout en laissant tout le poids rhétorique au reste, c’est-à-dire le récit de la conscience féministe à l’œuvre.

All I could do was to offer you an opinion upon one minor point – a woman must have money and a room of her own if she is to write fiction; and that, as you will see, leaves the great problem of the true nature of woman and the true nature of fiction unsolved.

virginiawoolfaroom

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